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LA VOIX DU SILENCE

Carré blanc sur fond blancKasimir Malevitch
Huile sur toile (1918) –  Museum of Modern Art (MoMA),
New-York (États-Unis)

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J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite […] Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous. 
Kasimir Malevitch Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
Le nouveau réalisme pictural (1916)

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Le blanc représentant la somme de toutes les longueurs d’onde de la lumière, je me hasarde à faire ici le rapprochement
entre blanc et silence.
Dans cette acception,
le blanc
serait la somme tue de toutes les paroles.

Et d’ailleurs, ne dit-on pas « Il y eut un blanc dans la conversation » ?

Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence.
                                                                                              Euripide 

                                      Sileteque et tacete atque animum advertite !
                                (Taisez-vous, faites silence et prêtez attention !)
                                                                                                   Pl., Poen. 3

Parler du silence !

Au moment où a germé cette idée, j’ai pris conscience qu’elle était franchement paradoxale ; presque un oxymore, à rapprocher du fameux silence assourdissant et du titre même de cet article qui donne voix au silence.

Paradoxe, oxymore, complexité, donc.       
Sur cette ligne, comment parler du silence sans évoquer, en creux, la parole de celui qui le rompt ? Sans penser à celui qui en est par définition privé, au bébé ou à l’infans (en latin comme en psychanalyse) – mot formé du préfixe in– négatif et du participe présent fari, du verbe parler en latin, for, faris, fari, fatus sum » – pour désigner celui qui ne parle pas ?

Vous l’aurez compris.           
Il n’est facile pour personne de parler du silence.  

Qui que nous soyons et d’où que nous nous proposions d’en parler, la tête pleine de bruits intérieurs et extérieurs, de quelque façon que nous analysions ce qui le constitue, l’incarne ou à l’inverse l’invalide, l’exaltation devant l’immensité de ce champ de réflexions nous saisit. Y succède presque aussitôt la sidération ; car souvent trop éloignés de notre silence intime, nous ne connaissons plus le silence, si ce n’est qu’alors même on le dirait « absolu », il ne serait pas tout à fait dépourvu de sons.   
Pourtant, il est devenu impératif de parler du silence comme je voudrais le faire très modestement ici, puisque, tous autant que nous sommes, commençons à nous rappeler qu’il est indispensable à la bonne santé mentale. Nous savons par ailleurs qu’il est indissociable de la méditation, par conséquent de la Méditothérapie©, de la contemplation et de la prière des croyants quels qu’ils soient.

                                                            —

À bien lire la citation extraite de la pièce latine Pœnus le Carthaginois de Plaute, placée en tête de cet article, on constate qu’elle comporte deux verbes, Silere et Tacere, pour intimer le silence.           
Cela indique bien que le sujet est complexe, que la conception même du silence et les façons de le faire advenir, d’opposer un silence à quelqu’un ou à une situation, ou d’être simplement silencieux, sont nombreuses et subtiles, que ce soit en latin, en français ou dans bien d’autres langues européennes, gréco-romaines notamment.            
Dans l’usage latin courant et parlé, ces deux verbes étaient interchangeables.  
Cependant, le verbe Tacere désignait l’arrêt de la parole ou son absence dans une situation donnée (lors d’un échange entre deux personnes, par exemple), tandis que Silere signifiait un état de tranquillité recueillie et silencieuse, dans un environnement protégé du bruit. On retrouve cette distinction en grec ancien, s’agissant des verbes sigân, « être en silence », et siôpân, « ne pas parler de… »

Quoi qu’il en soit, au terme de quelque quinze mois de contraintes sanitaires lors desquels nous avons été, bien que « confinés », saturés de paroles médiatiques incessantes, confusantes, anxiogènes et contradictoires – dont l’impact a été démultiplié du fait que nous vivions en vase clos – il me paraît important de revenir au silence – non pas à celui qu’on utilise pour éviter l’autre, voire pour s’opposer à sa présence par une attitude « passive/agressive », mais au silence qui nous régénère en se substituant au « parler pour ne rien dire », aux rodomontades, invectives et insultes médiatiquement relayées jusqu’à la nausée, aux bruits dits « de fond » et à la « musique pousse-caddie » des lieux de consommation et d’étourdissement.     
Il me paraît important d’y avoir recours, compte tenu des sollicitations permanentes auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement.   

  1. Il existe de (mauvaises, mais très humaines) raisons de résister au silence

Avant d’être considéré comme un recours, une réparation, une grâce, un don, le silence est souvent appréhendé comme une ascèse incompréhensible et sans doute anachronique, comme une difficulté non dénuée de danger ;  celui d’effacement de soi ou de l’autre, confinant à la disparition totale.

Cette crainte est nourrie par une illusion tenace, selon laquelle il faut parler pour exister, il faut faire du bruit ou en entendre pour « meubler » le temps occupé à travailler, à manger, etc.

Elle est également nourrie par la peur de découvrir ce qui est le moins « sympathique » en soi, pour peu que le silence manifeste notre totale indifférence aux autres, dans les espaces partagés à plusieurs (parties communes d’immeubles, lieux de travail, etc.) où se côtoient des personnes que l’on refuse de connaître et avec qui l’on ne veut pas parler.   

C’est un fait : le silence peut signaler au mieux l’indifférence, au pire le rejet et la rancœur, sur fond d’angoisses irraisonnées ou, au contraire, très rationnelles.   
Dans ce cas-là, le silence ne conduit pas à la paix, mais peut précéder la guerre ou l’incarner clairement lorsqu’il devient une arme de combat et de résistance individuelle.
(À ce sujet, je vous renvoie au Silence de la mer, cette troublante nouvelle de Vercors, et à la magnifique adaptation cinématographique qu’en fit Jean-Pierre Melville.)

Pour ces raisons illusoires ou ces peurs bien réelles, la plupart de nos contemporains ne veut pas faire silence.

 

      2. Il existe aussi des raisons (existentielles) d’avoir recours    
            au silence

 

Alors que la crainte de disparaître et la peur du vide, de soi-même et de l’autre génèrent chez certains une bruyante résistance au silence, le besoin de plus en plus fréquemment ressenti de « récupérer » nous pousse pourtant à en faire l’expérience.

Soulignons que l’aspiration au silence qui procède d’une relation intime de soi à soi, est par essence très personnelle. Pour porter un grand coup aux idées reçues, ajoutons qu’elle n’a strictement rien à voir avec le « caractère » de l’individu ou à sa tendance à l’introversion ou à l’extraversion.

Autrement dit, on peut être un parangon d’extraversion, avoir des dons d’orateur avérés, jubiler à l’occasion d’incisives joutes verbales, pratiquer sans effort les fulgurances de l’humour, rire à gorge déployée de situations cocasses sans s’excuser de faire du volume, parler clair et vrai au risque de déplaire, savoir donner du poing sur la table et même la renverser… et prendre cependant, très fermement et autant de fois que nécessaire, « le parti du silence ».   

Ce parti pris, qui est certes une ascèse, est surtout une hygiène.  Se laver du bruit est une mesure largement aussi prophylactique que le lavage des mains !

Je ne dirai donc jamais assez – aux parents, notamment – que cette bascule salutaire vers le silence doit s’apprendre au moment où l’on apprend à parler. Le plus tôt possible, en tout cas.
Ainsi, celui qui dès l’enfance aura appris à s’ennuyer, c’est-à-dire à faire d’une absence d’activité un moment de ressourcement intérieur en pratiquant par exemple l’observation, voire la contemplation et la lecture, mais aussi la « rêvasserie » et l’évasion « dans la lune », saura apprécier le fait de demeurer tranquille et silencieux. Il n’y verra aucune rupture ni aucun danger.
Dans l’adversité, il saura doser les temps d’expression de son mal-être et la demande d’aide aux autres, et les temps de silence. Pour lui, le silence sera une sauvegarde ainsi que la manifestation du respect et de la loyauté qu’il se devra tout au long de sa vie.

Nous savons en effet que face aux épreuves de la vie, bavardages et commentaires sont dérisoires. Dans ces circonstances, l’individu a plus que jamais besoin de « revenir à lui » (cf. mon article du 27 juin 2021, portant sur la possible réparation après un burn out) en s’appuyant sur ce qui le constitue essentiellement et favorise le dialogue intérieur.

Nous savons également que le silence régule l’usage de la parole en société. Savoir se taire quand il le faut relève de l’acuité du regard et des perceptions, de la maîtrise de soi, de l’ajustement comportemental et de l’intelligence des situations.

 

       3. Il existe également, des raisons (scientifiques) d’apprécier les effets bénéfiques du silence sur notre cerveau

Selon l’étude menée en Allemagne par le Research Center for Regenerative Therapies Dresden, certains processus cérébraux ne peuvent être menés que dans le silence, d’une part, alors que nous pensions que nos neurones étaient incapables de se régénérer, d’autre part.            

Or, une étude basée sur l’impact du bruit et du silence sur le cerveau des souris a été publiée en 2013 par Imke Kirste, biologiste de l’Université de Duke (USA), dans la revue Brain, Structure and Function.           
Kirste a conclu que lorsque les souris étaient exposées à deux heures de silence par jour, elles développaient de nouvelles cellules dans l’hippocampe, région du cerveau associée à la mémoire, l’émotion et l’apprentissage.    
Selon lui :
« [… ] le silence aide réellement les nouvelles cellules générées à se différencier en neurones et à s’intégrer dans le système. »            

Le silence pourrait donc contribuer à « l’augmentation » naturelle du cerveau.

D’une autre étude publiée en 2002 dans la revue Psychological Science (Vol. 13, N° 9) ayant pour terrain d’observation la relocalisation de l’aéroport de Munich sur la santé et l’intelligence des enfants, il ressort que les enfants qui avaient été exposés aux bruits incessants de l’aéroport avaient développé un stress leur permettant d’ignorer le bruit (sur le mode des personnes qui se mutilent pour ignorer la cause de leurs souffrances majeures).
Or, en ignorant tout bruit néfaste afin de s’en protéger, ces enfants avaient fini par ignorer également les bruits et stimuli positifs de la simple parole – celle de leurs enseignants, par exemple.                  
Dans ces conditions, leur « déficit d’attention » pouvait s’expliquer !

Fort heureusement, on sait aujourd’hui que deux minutes de silence sont plus relaxantes que l’audition de « musique relaxante ».       
Il modifie favorablement la pression artérielle et la circulation sanguine du cerveau, lequel est mieux à même d’évaluer les informations et les expériences accumulées durant la journée. À la faveur du sommeil et du silence de la nuit, le cerveau les sélectionne et les hiérarchise, afin de conserver les plus importantes.

      4. Il existe enfin de sublimes raisons   (philosophiques et spirituelles) de faire silence

Parmi diverses interprétations possibles du Carré blanc sur fond blanc de Malévitch, j’ai voulu retenir, comme exprimé plus haut, que le silence était une parole, voire même une somme de paroles tues et sublimées.   

Le silence dit en effet « quelque chose ».
Il est un signe.
Pour les chrétiens, c’est le signe de l’humilité et de la charité, sans doute aussi celui de l’obéissance.       
C’est un signe évangélique, plus édifiant que tout discours.

                         Sainte Anne faisant le geste du silence.
Fresque datée du VIIIe ou IXe siècle, découverte en  ancienne Nubie, région du nord du Soudan actuel, dans la cathédrale de Faras.

C’est ainsi que Les Pères du Désert, dans leur enseignement sur « l’art de la discrétion », invitent ceux qui les suivent à être muets, car la parole peut tuer alors que le silence peut redonner vie et dignité à l’individu ; sous réserve, bien entendu, que le silence ne soit pas perverti en violent retrait et arrogant orgueil qui peuvent également tuer ; d’où la conscience, qui doit encore et toujours prévaloir jusque dans la manifestation du silence.

  5. Éloge (thérapeutique) du retour à soi dans le silence de la méditation – Les sept marches vers l’Éveil (1)

 

S’éveiller passe par l’écoute de soi.        
L’écoute de soi passe par le calme.        
Le calme permet d’écouter le silence.    
L’écoute du silence mène à la méditation.
La méditation mène à la conscience.
La pure conscience révèle ce qu’est la perfection.
La révélation de la perfection mène au perfectionnement de soi.

(1) Ces étapes jalonnent, peu ou prou, tous les enseignements spirituels. Cependant, la responsabilité de cette formulation m’incombe entièrement. Procédant de mon expérience et de ma pratique, elle n’émane donc pas d’un gourou, est sans doute très imparfaite et requiert donc l’indulgence des personnes qui me lisent.


Faire silence, écouter son silence intérieur sans rien en craindre, revient à écouter sa propre présence en accédant à la conscience.

C’est l’un des enseignements majeurs de la méditation.       
C’est la voie de l’Éveil
, au-delà de tout dogme philosophique ou religieux.        
C’est la voie d’une spiritualité incarnée.

On peut demander la grâce du silence, mais on peut aussi prendre le chemin du silence et celui de la méditation, qui nous permet d’atteindre cette grâce. On peut ainsi s’efforcer de se taire pour s’exercer à l’écoute.

En effet, le silence n’est pas seulement une grâce à recevoir. C’est aussi une décision à prendre, celle de faire silence.

La grâce du silence est la force qui nous est donnée de nous taire pour écouter.
Cette force est la grâce qui nous établit dans la paix du silence.     

                                                      —

À ceux d’entre vous qui partiront en vacances bientôt, ou projettent de le faire, je conseille de réserver, pendant cette période, quelques moments solitaires, silencieux et apaisants afin d’écouter la voix du silence et de ressentir, en conscience, le bonheur de vivre ! 

À ceux qui, pour diverses raisons, ne prendront pas de vacances officielles et traditionnelles, je recommande de pratiquer le plus souvent possible, au calme, la vacance intérieure et la méditation. Je suis certaine que la voix du silence se fera entendre. Vous en serez apaisés et fortifiés !

                                                        —

Ces réflexions sur le silence ont été nourries par la lecture et l’analyse de textes émanant de communautés cisterciennes, dont l’Abbaye Sainte-Marie du Rivet située à Auros, en Gironde.