Skip to content

La colère a ses raisons que la raison ne peut ignorer

La colère
Masque romain – 2e siècle av. JC. Musée du Capitole de Rome (Italie)

Tu comprends, un homme, c’est capable de se tourmenter, de se tracasser et de se ronger les sangs jusqu’à ce qu’un beau jour il finisse par se coucher et mourir, quand le cœur lui manque.
Mais si on l’entreprend et si on le met en colère, eh ben, il s’en sort.     

                                                    Les Raisins de la colèreJohn Steinbeck

 

1 – LA DICTATURE DE L’HUMEUR ÉGALE ET LES MÉFAITS DU REFOULEMENT

 

En tant que méditothérapeute, je suis fréquemment confrontée à l’expression de la colère.

Outre ce que traduit la colère, qu’il s’agisse de la souffrance immédiate des patients en lien avec des événements très récents, ou de la souffrance « par analogie à une autre souffrance de même type » – la colère exprimée alors étant la résurgence de colères anciennes non soldées, liées à des faits éloignés dans le temps – je suis toujours très frappée par la culpabilité qui ressort des entretiens relatifs à ces colères, et par l’impuissance honteuse que ces patients manisfestent.

 

« C’est affreux, je suis en colère… »          
« On me dit que je suis violent (e), alors que je ne ferais pas de mal à une mouche. Je ne suis pas violent(e), je suis en colère parce que ce que je vis est violent. C’est tout ! » 
« Je sais que j’ai tord d’être en colère, mais je n’y peux rien. C’est terrible… »
« Je me suis mis (e) en colère [pour telle ou telle raison] et il [ou elle] ne comprend toujours pas pourquoi. J’ai honte de moi. ,         
« J’ai encore piqué une énorme colère l’autre jour… Il [ou elle] va finir par me quitter. Je m’en veux… »          
« Me mettre en colère « ne sert à rien », on me le dit tout le temps depuis des années. Alors, quoi ?  Si je me mets en colère quand même, c’est que je suis fou ! [ou folle] »  

Cela me frappe, certes.
Mais surtout cela génère en moi un sentiment double, fait de compassion et de révolte, bien que cette dernière soit très passagère, je vous rassure !   

J’éprouve, en effet une certaine révolte au regard de la détresse et la dévastation générée chez mes patients par les pourvoyeurs irréfléchis d’ataraxie mal digérée – bien comprise et enseignée, elle est chère à Démocrite et à Montaigne cependant – ou de « zénitude » en tout genre.   
La raison en est qu’ils prétendent vouloir éradiquer de la vie de ces patients toute colère, quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne et quelles qu’en soient les raisons !

                                                          •

Sur ce dernier point, je ne peux m’empêcher de vous confier au passage la remarque récurrente que m’ont inspiré ces frileux gourous.    

Si, pour la plupart (ce qui induit l’existence d’exceptions, comme toujours) ces distributeurs de « Namaste » à la chaîne et autres vendeurs de « Mantras pour les nuls » se mettaient en demeure d’étudier (patiemment, rigoureusement et TRÈS longuement) le Zen dont ils se prévalent et font grand cas, mais aussi à le pratiquer assidûment, sous l’égide bienveillante mais très exigeante de Maîtres dignes de ce nom ou reconnus pour tels… ils ne tiendraient pas la route plus d’un mois !

Ils enverraient valdinguer dans la rage et, horresco referens, dans la colère, leurs coussins de méditation par dessus les dojos et autres moulins (à prières, bien sûr.) 

                                                            •


D’autres encore, pourtant réputés pragmatiques, « attendent » qu’au détour d’une énième consultation, leurs patients verbalisent enfin les raisons de leurs colères.

C’est ainsi que leur sont enseignées par la Faculté leurs disciplines officielles et consacrées, et qu’il leur est recommandé de les pratiquer.
           
Cependant, certaines colères sont tellement enfouies qu’il arrive que les patients n’aient pas conscience de leur origine, ou n’osent pas l’envisager, ce qui accroît considérablement leur souffrance, surtout lorsqu’elle résulte de non-dits, par définition difficilement identifiables.        
De plus, il arrive qu’ils ne disposent pas des ressources culturelles et sémantiques pour les verbaliser.

Mais enfin, c’est ainsi, il leur faudra « attendre »…  

• Le premier problème inhérent à ce type d’approche thérapeutique réside dans le fait que cette attente peut s’avérer fort longue – notamment pour celui qui souffre, le seul qui importe ici ne l’oublions pas, et dont la vie affective et sociale se délite imparablement.
Pour certains de mes patients qui viennent me consulter en désespoir de cause, cette attente (non récompensée par un réel résultat, de surcroît) a duré des années, pendant lesquelles la colère est restée tapie au fond d’eux, kyste grossissant, rongeant et oxydant toutes leurs fondations psychologiques et relationnelles.

• Le second problème, et non des moindres, réside dans le fait que ces approches « très distancées » de la colère comme du patient, augmente chez ce dernier un sentiment de déréalisation, d’impuissance, de fatalisme et de culpabilité.      
Après tout, se dit-il, si je souffre tant d’être en colère et que je n’en sors pas, c’est que « je ne fais pas ce qu’il faut », que je suis irrécupérable et inapte à la douceur de vivre.

• Le troisième problème est identique – en une sorte de commune de infortune  – à celui que connaissent les patients évoqués plus haut, devenus les proies de très cool « zéniteurs namastéens ».      

Car le fait est que de toute façon et de toute part, injonction sera faite au patient de ravaler sa colère, de l’étouffer, de l’abolir, autrement dit de lisser sa douleur pour qu’elle devienne socialement présentable.  
Et si cette injonction ne lui suffisait pas ?    
On changerait de braquet : la chimie l’aiderait.

« Comparaison n’est pas raison », entend-on souvent.     
Sans doute…
Permettez toutefois que je réponde à cet adage par un autre, de mon cru :
« Analogie peut faire méthodologie, celle de la Méditothérapie© ».

Permettez donc que je soumette à votre réflexion un raisonnement par analogie, afin de mettre en lumière l’absurdité de certaines « attentes. »

S’agissant des troubles comportementaux, je souhaite donc, en forçant le trait, mettre en perspective l’attentisme constitutif  de certaines thérapeutiques, et celle que pratiqueraient un gynécologue-obstétricien et une sage femme de pure fiction, dans un tout autre monde que le nôtre, dans l’imaginaire en tout cas.        
Ces deux personnages (de roman ou de théâtre)  « attendraient » une bonne semaine, voire davantage, non pas Godot (*), mais bien que leur patiente en difficulté accouche enfin. En la regardant souffrir, sans rien tenter d’autre que cela : attendre.
  
                                                            —-

(*) En attendant GodotSamuel Beckett – 1952 – Pièce de théâtre en deux actes.
                                                             —-

Sans nous avancer trop, nous dirions de ces deux personnages de roman ou de théâtre que ce sont deux fous à lier. D’ailleurs, sauf mise en œuvre de la magie, le résultat de cette trop longue attente se solderait par deux morts. Celle de la parturiente et celle du bébé.    

Par analogie, donc :           

• La mort guette-t-elle les patients en proie à de grandes colères, qui consultent nombre de personnes qualifiées et qui « attendent » d’en être affranchis ?        
Non.
Pas directement.       
Mais quid de leur mort sociale et affective ?

• Les patients peuvent-il attendre, des années durant, l’accouchement de leur douleur par leurs maïeuticiens-thérapeutes ?

 

Doivent-ils offrir en sacrifice des années de leurs vies à un thérapeute avant de se connaître mieux et pouvoir déterminer ce qui les lient si fort à leurs colères au point que parfois, ils ne souhaitent pas la lâcher, même si elles les tuent à petit feu ?

 

                                                            NON.
                                         Je ne le crois pas du tout.

 

C’est bien pourquoi, s’agissant de la colère comme de bien d’autres troubles psychologiques, la Méditothérapie © « n’attend » pas.  
Sa dynamique est tout autre.
      

Les études menées avant la première consultation du patient dont celle qui fournit le  formidable outil des anagrammes thérapeutiques, la mise en place d’un cadre thérapeutique précis circonscrit dans le temps, l’écoute non seulement active mais agissante du patient ainsi que la prise de parole claire, nette, directe du thérapeute qui « accouche » et « énergise » le patient, les méditations guidées et les méditations quotidiennes pratiquées de manière autonome, sont autant d’actes concrets destinés à lever un à un, et dans une temporalité très raisonnable, les voiles posés sur les troubles du comportement, dont la colère fait partie : ceux des non-dits, des traumas, des hontes et des peurs. 

                                                                   •

Je remarque que l’injonction d’abolir toute forme de colère semble désormais s’inscrire dans un projet de société, qui n’est d’ailleurs plus un projet à proprement parler, puisqu’il est largement réalisé et que ses effets sont observables dans tous les domaines.    
De la même manière qu’existent des codes vestimentaires, existent aujourd’hui des « codes d’humeurs » dont sont bannis la colère et, pire encore, la libre parole.      

La combinaison des deux “normalisations” a fomenté « la société du rien qui dépasse ».
Autrement dit, celle du politiquement correct modèle XXL, que je nomme « la vie à l’étouffée », où mijote un nombre colossal de frustrations, de ressentiments, de haines recuites, d’aigreurs et de comportements névrotiques.          

Ne nous y trompons pas : l’étouffement névrotique des émotions et des sentiments n’a rien à voir avec la maîtrise et la domination des instincts violents et prédateurs, et moins encore avec une hypothétique évolution sur l’échelle de la politesse, des civilités et du raffinement.
Au contraire, il a tout à voir avec une involution sociale inquiétante, basée sur le désamour de soi,  l’auto-sabotage, ainsi que sur la crainte – d’être « mal vu » et rejeté – et la méfiance de tous à l’égard de tous – l’explosion de colère d’un individu pouvant effrayer l’autre qui, potentiellement, se verrait dans cette colère comme dans un miroir et s’y découvrirait moins sain, moins serein, et surtout moins bienveillant et civilisé qu’il ne le pense.

Nous comprenons donc tous que par bon sens, autant que par prudence, l’injonction de « ravaler sa colère » mériterait d’être interrogée avant d’être aveuglément acceptée !         

En effet, la posture consistant à ne pas exprimer sa colère en la maintenant sous le boisseau ne l’élimine pas pour autant, mais peut en augmenter l’intensité et la durée.

Autrement dit, la colère ravalée est une bombe à retardement.        
Par définition, elle peut exploser à tout moment en faisant un maximum de dégâts !


C’est pourquoi, durant la cure de Méditothérapie©, les colères des patients sont envisagées sous l’angle des divers sentiments humains.    À ce titre, il n’est pas question de combattre la colère comme une ennemie, et moins encore de la nier.           
Il convient de la considérer telle qu’elle est éprouvée, pour en analyser les tenants et les aboutissants.       
Et la transmuter (*). 

                                                       —-

(*) S’agissant de la différence entre Transformation et Transmutation, il est possible de se référer à l’article Se laisser pénétrer par la lumière comme un vitrail, publié le 24 juillet 2021.

                                                       —-

La méditation guidée permet ensuite au patient de ne pas rester figé sur la colère, et de la canaliser ; soit pour l’exprimer raisonnablement à la personne ou au groupe concerné, soit pour l’évacuer s’il s’avère qu’elle correspond à des « réflexes » ou à d’anciens schémas polluants.   

Car, parole de Bouddha, « Rester en colère, c’est comme saisir un charbon ardent avec l’intention de le jeter sur quelqu’un ; c’est vous qui vous brûlez. »   

Notons que les colères ravalées ne permettent pas de régler le problème qui les ont déclenchées. Au contraire, leur enfouissement infecte très durablement relations et situations et génère la mise en œuvre de transfert de la charge colérique sur d’autres terrains, parmi lesquels le travail – qui devient excessif –  les compulsions et obsessions diverses, ainsi que toutes les formes d’addictions.    

Par ailleurs, elles favorisent le recours psychologique au Triangle de Karpman
(1) sur le canevas duquel peuvent s’écrire et proliférer les scenarii relationnels les plus délirants, voués immanquablement à l’échec.   

Elles procèdent d’une distorsion des colères saines, celles que l’on peut appeler les « colères opérationnelles », dont le principe consiste à se faire entendre, à « marquer » sans excès son territoire, à améliorer ses relations en les épurant.
                                                            —-

(1) Le Triangle de Karpman est un schéma triangulaire infernal dans lequel s’inscrivent les relations, consciemment ou non basées sur la manipulation. Il met en scène l’attachement de la Victime à son Bourreau et à son Sauveur, et inversement, puisque chaque protagoniste devient tour à tour, dans ce huis clos tragique et stérile, la victime, le bourreau et le sauveur de l’autre.

                                                           —-

Il convient d’attirer ici l’attention des patients et plus largement des méditants sur un point essentiel.      
Les colères rentrées ne mettent en aucun cas l’individu sur la voie de l’ataraxie (2), de l’équanimité (3), ou plus généralement de la sagesse.    

Le refoulement et le non-règlement des conflits, résultats de l’autocensure abusive ou la censure extérieure arbitraire, aboutissent comme signalé plus haut à l’installation de névroses, lesquelles, par essence,contreviennent à la sérénité.
En outre, les problèmes non réglés – qui, de ce fait, se représenteront sans cesse – avèrent une immaturité et une incapacité à assumer qui l’on est.  
Or, les conditions sine qua non pour atteindre la sagesse sont précisément la connaissance parfaite de qui l’on est ainsi que la canalisation des énergies, des émotions et des sentiments, quels qu’ils soient.  

Autrement dit, le sage qui atteint l’ataraxie ou l’équanimité connaît parfaitement la nature des énergies, émotions et sentiments qui le parcourent. Et pour cause !
Il les a éprouvés et sans doute lui arrive-t-il de les éprouver encore. Il n’en nie pas l’existence et n’en esquive pas la réalité.
Il les canalise, les métabolise, et les évacue.

 

                                                        —-

(2) L’ataraxie est une notion philosophique occidentale, caractérisée par la tranquillité de l’âme résultant de la sagesse et de la modération dans la recherche des plaisirs chez les Épicuriens, d’une appréciation exacte de la valeur des choses chez les Stoïciens, de la suspension du jugement chez les Pyrrhoniens ou les Sceptiques.

(3) L’équanimité est une notion rattachée aujourd’hui au bouddhisme. Elle se caractérise par une disposition au détachement et à la sérénité sur lesquels les faits, sensations ou pensées agréables et désagréables n’ont pas prise, ainsi que sur l’acceptation de soi et de tous les événements de la vie.

Ces deux notions, extrêmement proches, indiquent que les spiritualités qui les prônent ont un tronc commun : l’élévation de l’être.

 

2 – LE MAUVAIS USAGE DE LA COLÈRE  ET L’INEXCUSABLE VIOLENCE PHYSIQUE ET PSYCHOLOGIQUE

En tout état de cause, je soutiendrai toujours que la colère ne doit en aucun cas constituer une excuse s’agissant de la perte de contrôle de l’individu et de son renoncement à ses élémentaires responsabilités. À mon sens, elle n’excusera donc jamais la violence physique si bien représentée ci-dessous…

                        La Colère – Per Lasson KROHG – 1925 
Huile sur contreplaqué – Achat de l’État, 1930. Attribution au MNAM.

Par conséquent, je soutiens également que c’est le mauvais usage de la colère, dont parle Salomon Nasielski, qui mène à la violence physique et psychologique et à son cortège de destruction, d’humiliations et de contraintes diverses.   

Il est évident que sont absolument inadmissibles les justifications de la violence, via le mauvais usage de la colère dont je livre ici, pour les avoir entendues certaines d’entre elles, très significatives :

« Je lui ai mis une bonne raclée parce que j’étais très en colère. Elle [il] me pousse à bout jusqu’à ce que je lui en mette une. Quand je suis en colère, au bout d’un moment, je ne sais plus ce que je fais. Ce n’est pas de ma faute. »            

Ou encore :  

« Je sais qu’il est petit, mais il pleure tout le temps. Au bout d’un moment, c’est plus fort que moi, il m’énerve, je n’en peux plus, je me mets en colère. Je le tape pour qu’il arrête. C’est la colère, ce n’est pas de ma faute. »

Je soutiens enfin que la colère est un dernier recours, lorsque tous les autres moyens de se faire entendre ont été mis en œuvre, en vain.

3 – La colère folle, stricto sensu

 

    Allégorie avec Vénus et Cupidon Détail : La femme hurlante – v. 1545
      Agnolo Di COSIMO (dit Le BRONZINO ou Agnolo BRONZINO)   
                    Huile sur bois – National Gallery, Londres (UK)

Chez les personnes de structure maniaco-dépressive, paranoïaque ou schizophrénique surgissent parfois des colères dont l’origine est soit très lointaine, soit purement imaginaire et presque toujours sans rapport avec les situations présentes.

De même, les personnes dites « borderline » – dont les relations et, de manière générale, le comportement sont souvent instables et marqués par une image de soi incertaine, des troubles d’humeur et une hypersensibilité au rejet ou abandon potentiel – recourent fréquemment à de grosses colères qui diminuent leur sentiment de vulnérabilité. Comme dans le cas précédent, ces colères n’ont que peu de rapport avec les situations présentes.

4 – DU BON USAGE DE LA COLÈRE

 

Le concept de « bon usage » de la colère, défendu par Samuel Nasielski, peut sembler totalement antinomique avec le sujet même, à savoir la colère, qui est considérée depuis des lustres sous l’angle exclusif de l’abolition de la réflexion, de l’outrance et de la perte de contrôle, parfois tragique.

Pourtant, la colère bien utilisée, celle dite de « bon usage », celle qui est évoquée dans le titre de cet article, est une colère dont les raisons de celui qui l’exprime (et, en réponse, les raisons que peuvent y opposer la personne ou le groupe qui la déclenche) sont clairement identifiées et peuvent donc être prises en compte.
Sur ce mode, le discernement (la raison) qui « reconnaît » la validité et la justesse de ces colères, contribue à faciliter la résolution des conflits.

Les personnes qui me lisent régulièrement savent que j’adosse souvent mes réflexions personnelles et thérapeutiques à la fréquentation des textes de référence, qu’ils soient contemporains, anciens, profanes ou sacrés.
Il est vrai que dans tous les grands textes, la colère est largement dépeinte.
   
Elle peut être terrible, « homérique » dit-on parfois en référence au Texte d’Homère, L’Iliade, dont le récit commence par la colère d’Achille :

  
« Chante, Déesse, l’ire d’Achille Péléiade,   
ire funeste, qui fit la douleur de la foule achéenne,
précipita chez Hadès, par milliers, les âmes farouches     
des guerriers, et livra leur corps aux chiens en pâture,     
aux oiseaux en festin – achevant l’idée du Cronide –,       
depuis le jour où la discorde affronta l’un à l’autre  

Agamemnon, le souverain maître, et le divin Achille ! »


Dans ce cas précis
– qui est d’ailleurs un genre (la poésie épique) bien davantage qu’un cas, puisque ce texte est le premier chef d’œuvre de la littérature occidentale et donc le nec plus ultra de notre appareil fictionnel – la colère, celle « du divin Achille », est à la fois l’argument et la justification de l’aventure (sur)humaine (rappelons que les protagonistes de L’iliade sont des  Dieux ou des demi-dieux, quant aux autres ce sont des héros) et des relations qui en ont découlé pendant cinquante-six petits jours d’une très longue guerre de Troie, conflit peut-être fictif, puisque son historicité est contestée.

Quoi qu’il en soit, l’exemple de cette colère épique nous permet de comprendre que la colère est un sentiment fondateur, susceptible de rebattre les cartes et d’influencer le destin de l’individu dans son rapport à lui-même et à l’altérité du groupe.    


            Mais enfin, me direz-vous, et l’amour, dans tout cela ?


Je vous répondrais que fort heureusement il n’est jamais bien loin, puisqu’il est à la fois l’origine et le centre de toute vie harmonieuse.   

J’avancerais que l’amour peut justifier la colère, et qu’il peut même s’adosser à la colère pour se déployer pleinement ! 

J’ajouterais que « la colère d’amour » peut être alors aussi terrible que la colère d’Achille, d’autant plus terrible que son auteur poursuit courageusement un objectif noble et « assainissant ».   

Sur ce point, le Nouveau Testament relate certaines grandes colères du Christ, dont il serait pourtant bien difficile de contester l’amour.    
À ces occasions, il s’agissait pour Lui de « secouer » ses disciples, lesquels, en dépit des guérisons, entre autres, qu’Il opérait en leur présence, manifestaient parfois quelque molle résistance, voire de la frayeur, à s’abandonner totalement à la foi, et donc à l’amour inconditionnel. Il s’est également agi pour Lui, un jour, de chasser très rudement les marchands du Temple (Jean 2 : 15-17) dont les activités, incompatibles avec le message d’amour des Écritures, l’insupportaient.

Il existe donc bien des colères opérationnelles, assainissant les situations ; des colères dont le fondement n’est ni haineux, ni inconsidérément violent, mais dont l’objectif est constructif ; ce sont les colères qui satisfont au principe du « bon usage ».

                                 De quoi s’agit-il exactement ?

Le bon usage infère de distinguer le problème que l’on dénonce en usant de la colère, et les sentiments qui l’animent.     
Parmi ces sentiments, il y ceux qui sont naturellement générés par la situation présente.
Il y a également ceux qui appartiennent au passé, mais que l’on peut vouloir « stratégiquement » convoquer, ou qui « remontent » sans crier gare.     

Ces deux « catégories » de sentiments génèrent des résultats très opposés :

  • Il faut constater que la colère saine et de « bon usage », qui survient en réaction à un problème présent, est de courte durée et d’une intensité raisonnable.

     

  • Dans le cas contraire, si la colère présente en réactualise d’autres plus anciennes, la confusion des sentiments présents et passés prolonge l’état de colère et l’intensité peut en être disproportionnée.

     

5 – LES FONCTIONS DE LA COLÈRE SAINE


Vous l’aurez compris, la colère n’est menaçante
– pour la personne qui l’exprime, comme pour celle qui en est l’objet – que si elle employée à rebours de ses fonctions primordiales, que sont :    

 

  • La protestation
    Une personne en colère envoie un signal. Elle manifeste à l’autre que « la mesure est comble », qu’il va falloir le comprendre et cesser d’attenter à son intégrité (à ses libertés, à sa dignité, etc.)
    Dans ce cas, la colère amène l’autre à prendre conscience de ses actes, à ne plus les réitérer, et à compenser, voire à réparer les dégâts qu’il a causés.
  • Le renforcement des nécessaires frontières entre soi et l’autre.
    Contrairement aux idées reçues, la personne qui est en colère signifie à l’autre (ou au groupe) qu’elle refuse de poursuivre sur la voie du rapport fusionnel, dans lequel elle étouffe et n’est pas reconnue, dans lequel sa réalité est niée et ses intérêts bafoués. Elle signale donc avec force qu’elle souhaite rétablir une frontière saine entre elle et l’autre (ou le groupe) et être respectée.
  • L’assainissement des relations extérieures
    Corollaire de ce qui précède, la personne en colère fait évoluer la relation du stade fusionnel vers la différenciation et l’attachement autonome.
  • Le renforcement intérieur des personnes dépressives
    Sur le mode du renforcement des frontières entre soi et l’autre, je remarque que lorsqu’elles peuvent exprimer leur colère et que cette colère est entendue, les personnes dépressives se « réunifient » intérieurement et recouvrent momentanément leur individualité et leur force.

    6 – DES COLÈRES INDIVIDUELLES AUX COLÈRES COLLECTIVES


    Au fil de la démonstration, il apparaît clairement que la colère peut s’avérer rationnelle à partir du moment où elle répond à la nécessité de changer ce qui détériore une relation.  
     

    Élargissons l’observation de ces colères individuelles saines, ou « opérationnelles », et de ses effets, à celles d’une collectivité, d’une société.   
    Observons les effets que peuvent produire les colères opérationnelles collectives sur les représentants de l’autorité, les divers gouvernements politiques, etc.    

    À l’instar de la colère opérationnelle et légitime qui permet à l’individu de mobiliser l’énergie nécessaire pour faire changer les comportements autour de soi, la colère opérationnelle collective dirigée contre des décisions (politiques, par exemple) jugées collectivement iniques, peut mobiliser la même énergie, qui est démultipliée par le nombre d’individus.

En réaction, il peut se faire que l’énergie déployée par les structures visées (politiques ou autres) à détourner de leur objet la colère collective ne soit pas moins importante.
Cette réaction valide le fait que la colère collective bien utilisée, dont le groupe a clairement défini l’objectif de changement ou d’amélioration des situations, est reconnue comme telle.                     
Néanmoins, craignant ou refusant de devoir satisfaire les revendications légitimes exprimées par la colère collective, ces structures peuvent s’approprier l’adage romain « Panem et circenses » et favoriser la décharge de la colère collective par la catharsis émotionnelle, basée sur l’euphorie (compétitions sportives, grand-messes médiatiques, etc.) ; ou, à l’inverse, sur la peur.   

Notons, à toutes fins utiles, que lorsque la colère collective est détournée au profit d’une catharsis, l’objectif de la colère collective est manqué.    
Tout comme peut être manqué l’objectif d’une colère individuelle, lorsque le surgissement d’anciennes colères, ou le déni du bien-fondé de cette colère par la personne ou la structure qui la suscite, l’en détourne.

7 – L’ACCEPTATION DE LA COLÈRE DE L’AUTRE, OU L’ALTRUISME À L’ŒUVRE

 

                

                   L’unique consolation – Giorgio DE CHIRICO – 1958

 

La colère ayant pour objectif le changement de comportements individuels ou collectifs ressentis comme inacceptables, est un cri de douleur légitime.       

Ostraciser et culpabiliser la personne en colère, exercer sur elle les différents moyens de pression que sont le mutisme, l’indifférence feinte, les sarcasmes, l’évitement ou la menace d’abandon revient à lui interdire de signifier qu’il souffre.

                                                           À l’inverse,
      l’
acceptation des colères de l’autre est un altruisme magnifique
                 qui se manifeste par un remarquable renoncement
                                                 au fameux “droit de fuir”.

 

                    Cette attitude, compassionnelle et responsable :  

•  exclut d’entrer en compétition avec la personne en colère, voire de profiter de « l’occasion » pour expulser sa propre colère.

• exclut également d’adopter une posture passive/agressive à l’encontre de la personne en colère, au prétexte de faits désagréables et autres colères qu’auraient manifesté antérieurement cette personne ; à titre d’exemple parmi les plus fréquents, cette posture stratégique, quand elle n’est pas cynique, peut consister à simuler une peur exagérée ou une dignité outragée, et à quitter brusquement la pièce dans laquelle advient l’incident.

• exclut évidemment l’indifférence et l’humiliation de la dérision, signifiant au locuteur que sa colère n’a aucun fondement, qu’elle « n’intéresse personne » et qu’elle ne produira aucune des améliorations et changements attendus.
Cette posture remettrait en cause, sinon définitivement au moins durablement, la relation de confiance et de respect mutuel.

                                                             •

                        En synthèse, contrairement aux idées reçues :    

La colère passagère exprimée à bon escient, dont la durée est raisonnable, est une très saine réaction à des situations pénalisantes ou blessantes.

C’est une émotion forte et vitale qui, si elle est exprimée avec justesse, garantit le respect, la dignité, la considération et l’estime sincères de tous les protagonistes impliqués, ainsi que la liberté d’exister, dans un monde inégalement bienveillant.

• Elle permet à l’individu qui s’estime floué, de restaurer son amour-propre et de regagner, par conséquent, l’estime des autres et sa place au sein de relations rééquilibrées.

• Bien comprise, elle témoigne de l’importance que l’individu accorde à la vie, à son intensité ainsi qu’à la qualité des liens interpersonnels.


Bibliographie

La parole aux émotions / Actualités en analyse transactionnelle n° 132 –
P. 1 à 14 : « Le bon usage de la colère » – Salomon Nasielski –  Éditions Institut français d’analyse transactionnelle.

L’Iliade – Homère – Nouvelle traduction du grec de Philippe Brunet – Éditions du Seuil.

Remerciements

En lien avec le sujet de cet article, je remercie tout particulièrement les personnes – prescripteurs, patients, lecteurs occasionnels ou plus assidus abonnés à ce blog – qui soutiennent, sans “clubisme” ni sectarisme aucun, le travail que je m’efforce de mener à bien dans l’exercice de ma pratique, la Méditothérapie©, s’agissant notamment des consultations tenues dans le cadre de cures dédiées au mal-être et/ou aux divers troubles du comportement.

Je remercie également très sincèrement toutes les personnes qui ont choisi la Méditothérapie© et sa cure pour découvrir, explorer et développer les étonnants potentiels de leur vie intérieure.

                                                               •
                                                             ••••
                                                               •