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La patience, extraordinaire renoncement à l’accablement. L’impatience, indispensable pulsion vitale.

Visage d’une muse – Raffaello Santi ou Sanzio, dit Raphaël – v.1510 Dessin à la craie noire – Collection privée.

L’article du 14 août dernier qui portait sur la colère (La colère a ses raisons que la raison ne peut ignorer) appelait à l’évidence que soit traité, dans l’article suivant, le thème de la patience, avers d’une médaille, et de l’impatience, son revers.

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Il est bien entendu que la contradiction portée par la question même de la patience et de l’impatience s’impose à chaque individu depuis l’enfance, haut lieu de l’impatience, que l’éducation bien comprise apprend – patiemment ! – à juguler dans ses manifestations les plus colériques et capricieuses, afin que l’existence des futurs adultes ne soit pas celles d’êtres a-brutis (étymologiquement :  maintenus et rendus au monde à l’état de brutes), condamnés à se déplacer, hébétés, agressifs et inquiets, sur le terrain d’une vie qu’ils considéreraient comme essentiellement hostile, car minée par leurs incessantes frustrations.

Il est bien entendu qu’elle s’impose également, peu ou prou, à chaque philosophe.

Il est bien entendu que cette question contradictoire se révèle dans toute sa prégnance à toute personne demandeuse de soins, quels qu’ils soient, devenue, pour une période plus ou moins longue, un « patient ».

Elle est intensément vécue, en conscience, par les patients qui intègrent la méditation dans leurs parcours de soins.    
De ce fait, compte tenu de ce qu’infère la Méditothérapie, elle m’est posée de manière récurrente lors de mes consultations.    

Il m’incombe donc de tenter d’y répondre, en ouvrant grand aux lecteurs de ce blog, la porte des réflexions sur un sujet qui ne manquera pas, je l’espère, de continuer longtemps à les interpeller.

1 – La grande édification des « patients » impatients

Heureuses d’avoir, comme on dit, « fait une démarche » qui les a menées à mon cabinet, les personnes qui me consultent abordent leur cure, globalement, de deux façons.

Certaines, qui ont tout tenté pour sortir de la situation dans laquelle elles se trouvent, comprenez qu’elles ont déjà beaucoup consulté (de psychologues et de psychiatres, notamment) m’arrivent à la fois « rincées », exténuées et parfois désespérées, sans plus aucun repère stable, et de toute manière, ardemment désireuses « d’en sortir », si possible « rapidement ».
La perspective du premier volet de thérapie brève qu’offre la Méditothérapie, lors de laquelle sont installés, entre autres éléments, un cadre et une autonomie (pour ce qui est de l’autonomie, il faut préciser que certains patients la découvrent concrètement en même temps qu’ils découvrent la méditothérapie) leur convient donc.
Cependant, leur impatience est d’autant plus grande qu’ils entraperçoivent le bout du tunnel.
C’est humain !

Certaines autres, quel que soit l’avancement de leur âge, sont encore très proches de celui où l’on croit que vouloir, exiger et payer, ce serait “obtenir ” sur le champ.
Ce serait aboutir au « développement personnel » de leurs rêves en deux coups de cuillère à pot ; à leurs rêves de perpétuels consommateurs et surtout aux rêves de développement non personnel mais commercial des tenants du marketing, qui ont depuis longtemps déjà investi les librairies et font, par ricochet, le miel d’intermédiaires se disant « culturels », de type amazonien.

Dans les deux cas, ces personnes sont impatientes « d’y arriver », alors qu’elles sont déjà arrivées où elles doivent, là, devant moi, et que le travail reste à faire.  

Bien que la raison de leurs impatiences soient très différentes, elles sont très surprises de découvrir que pour méditer, il faut commencer par se calmer, vraiment se calmer, se tenir immobiles, absolument immobiles, se tenir droites, vraiment très droites mais attention, également vraiment très souples, ce qui leur posent un problème de compréhension, non pas intellectuelle, mais physiologique, dans la mesure où, jusque là, elles ont toujours confondu les mots « droit » et « raide ».
Tout comme elles confondent souvent la nécessité d’être « présentes » à ce qu’elles sont et font, avec la tendance volontariste et mentale consistant  à se crisper sur un  objectif de manière obsessionnelle, ce qui bloque toute progression.

Elles sont déstabilisées de se rendre compte, qu’à de rares exceptions près, il leur faut également apprendre à respirer, alors qu’elles croyaient le faire naturellement. J’entends par là qu’elles doivent apprendre à respirer de manière convenable et fluide, en respectant le travail de leur diaphragme.   

Elles sont généralement exaspérées de constater que, n’étant pas plongées dans le coma, leurs cerveaux produisent un feu roulant d’idées, qu’il faut, durant la méditation non pas bloquer, et moins encore « chasser », mais laisser passer, au fil du souffle, sans s’y arrêter.

Elles sont très étonnées de découvrir que ce qui semble être extrêmement simple à première vue, ne l’est pas du tout.  
Que ce qu’elles considéraient être évident leur laisse, au début, les fesses, le dos, la nuque et les cuisses endoloris, pour n’évoquer que ces douleurs-là, et parfois aussi le moral dans les chaussettes.
Alors que tout cela ne se passe pas autre part que sur une chaise.        
Vous savez bien ! UNE CHAISE !  Sur laquelle il convient de s’asseoir.  
Oui.
Mais pas n’importe comment.                      

Elles sont sidérées de constater que l’immobilité totale du corps et le « changement de régime » du cerveau comme du mental, qu’il faut apprendre à utiliser, est un sport.           
Que ce sport, comme tous les sports, demande de fournir des efforts réguliers, et d’en pratiquer un autre, en prime : la patience, la force d’âme, qui est un sport voisin.

Elles sont donc très perturbées de devoir calmer leurs impatiences et doivent admettre que s’asseoir, lorsqu’on s’est toujours assez mal assis, demande un apprentissage.
Qu’un apprentissage correct se fait grâce au  temps qu’on y consacre et à la répétition régulière des exercices.

Elles font ainsi l’expérience de la patience bien comprise, de l’humilité et de la rigueur, sont épatées de constater que « ça marche » et que leur guérison ainsi abordée est en cours.

Cependant, elles font dans le même temps l’expérience du bon usage de l’impatience.

En effet, lorsque, patiemment, les nœuds qui les ligotaient à des vies devenues essentiellement souffrantes se défont, ces personnes devenues « patientes » et patientes ont toutes les raisons du monde de devenir impatientes. Elles sont, à bon escient, impatientes d’en terminer avec ce qui ne convient plus à leur épanouissement, et souhaitent tout mettre en œuvre, sans tarder, afin d’atteindre leurs objectifs, quelle qu’en soit la nature.

Elles harmonisent en elles patience et impatience et s’élèvent ainsi bien au-dessus des rêves initiaux qui étaient les leurs lorsqu’elles m’ont rencontrée pour la première fois.

Un peu plus tard dans la cure, elles comprennent vraiment tout ce que la patience exige à bon escient d’attendre.
De s’attendre soi, d’abord.   
D’attendre l’autre, ensuite.    
Elles comprennent que le refus de s’attendre soi-même en s’accordant du temps, procède d’un manque de confiance en soi et de la peur panique de se décevoir.
Que le refus d’attendre l’autre est le refus d’accorder du temps à l’autre et de prendre en considération le temps de l’autre. Que c’est le signe sans équivoque du désamour et de l’indifférence. Que c’est abolir l’autre, tout simplement.    

Elles comprennent que l’exploration de la patience, pour elles-mêmes, revient à expérimenter la compréhension de leur souffrance, pour en aborder la guérison.

2 – Quelques repères et clés de compréhension étymologiques et symboliques, s’agissant de la patience

 

  • Du point de vue de l’étymologie romane, rappelons que pour désigner cette vertu au XIIème siècle, car c’en est une (au sens latin de virtus, force d’âme), on employait le mot pacience, emprunté du latin patientia qui signifie « supporter, endurer », ce mot étant lui-même dérivé de pati, « éprouver, souffrir », dont est issu, en français contemporain, le mot « patient », qui est utilisé par les médecins et les thérapeutes dont, précisément, les patients attendent le soulagement, voire la guérison de leurs souffrances.

    Rappelons aussi à ce sujet ce que les grandes heures de la psychanalyses ont démontré, non sans humour : nous tombons malades en refusant d’être « patients », alors qu’accepter de se faire « patient » guérit.

  • Du point de vue de l’étymologie hébraïque, notons que le mot “patience” et le verbe « souffrir » ont la même racine (S.V.L).   
    Constatons par ailleurs que ce mot patience, en hébreu (savlanout) est composé du mot « long » et du mot « narine » (ou « nez »).     
    Être patient, dans la langue hébraïque de la Bible, comme en hébreu moderne, c’est donc avoir « les narines longues », ou « avoir le souffle long » ; ce qui est très bien observé !

    En effet, nous connaissons tous la manifestation physique de l’impatience la plus répandue, consistant en une émission caractéristique et bruyante d’un souffle court et agacé, par la bouche (le plus court chemin de l’inspiration vers l’expiration) : « Pffff… ! »   
    Ce faisant, l’impatient manifeste clairement qu’il a, selon l’expression consacrée une situation ou une personne « dans le nez », une situation ou une personne qu’il « ne peut plus sentir », ou pour reprendre un des sens étymologiques du mot patience, qu’il « ne peut plus souffrir » ;   et qu’il expulse par la bouche, brièvement et fortement, un peu comme s’il la recrachait.   

    En revanche, dire que la personne patiente « a le souffle long », c’est dire qu’elle « a du souffle », autrement dit qu’elle respire profondément afin de résister aux pressions diverses et canaliser son impatience éventuelle, sa frustration voire sa colère naissante. De cette manière, elle reste centrée sur elle-même et résiste fermement aux désagréments.

  • Du point de vue du Tarot de Marseille, la patience est symbolisée par la Papesse.

             
                La Papesse
    – Arcane 2 (majeure) du Tarot de Marseille.

    Ayant acquis une immense richesse intérieure et spirituelle, ce qui est attesté par la prédominance de sa cape bleue (couleur de l’Esprit) qui recouvre une robe rouge (couleur de la matière), la Papesse exprime dans sa posture et son maintien l’observation dans toute son acuité, l’étude, la méditation et la bienveillance, vertus et qualités qui fondent la patience. De la patience qu’elle cultive, elle tire la force impassible et la détermination grâce auxquelles elle accède directement aux grands mystères, celés dans le Livre de la Connaissance qu’elle tient ouvert sur ses genoux.

     

    3  – La patience, une vertu qui, de Saint Thomas à Descartes, est une immense exigence dont dépend la qualité de l’action humaine et en assure la consistance ainsi que l’ancrage.

  • Dans Les Passions de l’âme, Descartes distingue « les choses qui dépendent entièrement de nous et celles qui n’en dépendent point ».

    À l’égard des premières et de tout ce qui est en notre pouvoir, la patience serait une vertu stratégique.
    C’est la patience de ceux qui doivent travailler sur le vivant et en accompagner la maturation.

    C’est la patience des paysans, qui adoptent le rythme d’une vie qui n’est pas la leur. C’est aussi, ce devrait être le plus possible, celle de l’homme politique qui travaille à « faire pousser » cette matière vivante qu’est « la société. »

    Cette patience s’oppose à celle de l’homme-enfant qui agit en permanence à contretemps.

    À l’égard des secondes, celles des aléas de la nature, de la maladie incurable et de bien d’autres contingences, la patience dont il s’agit de faire preuve relève d’une immense volonté permettant « de faire face » aux difficultés de l’existence.          

    • Saint Thomas de son côté distingue clairement la patience de la constance et de la persévérance (dans le bien).           
    Pour lui, la patience est une force en soi, agissant non seulement contre les « passions », mais aussi contre l’affliction et l’extrême tristesse de l’âme.  
    Pour lui, être patient, c’est renoncer à se laisser aller à l’affliction.
    Ainsi, la patience n’est pas pour Saint Thomas le simple antonyme de l’impatience ou de la précipitation, mais elle n’est pas non plus synonyme de résignation, d’acceptation passive ou de démission morale.

C’est même rigoureusement le contraire !  

La conception thomiste de la patience procède d’un exercice extrêmement difficile consistant à renoncer… au renoncement.  

Autrement dit, pour adopter la terminologie de la psychologie moderne, la patience, selon Saint Thomas, consiste à renoncer à ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours « la dépression », et que les anciens moralistes nommaient la pusillanimité (la pusillanimité, de pusillus (de très petite taille) et animus (âme), traduit le fait d’avoir « une très petite âme »).

On se rend compte que la patience dont il est question ici requiert une exigence hors-norme.

Elle nous demande de nous supporter et de supporter nos faiblesses, mais sans faiblir et sans faiblesse.  

En cela, la patience lutte contre l’acceptation passive des passions tristes, qui n’est pas sans rappeler celle de Job, exprimée des siècles plus tard.   

 

4 – La patience de Job, ou la patience contre le mal

Rappelons tout d’abord que Job est un personnage qui apparaît dans l’Ancien Testament (cf. la bibliographie du présent article) dans le fameux Livre de Job.   

                                                              •

           
Si Maïmonide considère que Job n’a jamais existé et que le
Livre de Job n’est qu’une allégorie, Le Zohar (ou Livre de la Splendeur) ne doute ni de sa réalité historique ni de sa réalité existentielle, cette dernière étant attestée dans Ezéchiel, 14 (14 à 20) et Jacques, 5-11.

Originaire de Out’s dans la région d’Edom, Job se serait converti au monothéisme, après la sortie d’Egypte des Hébreux et le don des Tables de la Loi à Moïse dans le Sinaï.    
Il était considéré comme un homme sage et juste, y compris par le Pharaon dont il fut un des conseillers, ainsi que Jethro (prêtre de Madiane) et Bila’am (devin renommé,) comme en atteste le Livre des Nombres.

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Dans le récit qui nous en est fait, alors que Job est très brutalement, concrètement et durement éprouvé dans son corps et son âme, sa patience est exemplaire. Elle n’est ni muette ni résignée. Elle n’est surtout pas celle d’un être qui abdique
 !

La patience de Job, qui ne minimise jamais son mal et ne le cache à personne, est une patience très lucide.       
Malgré son immense réputation, il ne dissimule ni ses plaies ni sa soudaine laideur. Au contraire, il expose son désespoir (6 :11-13 ; 17.16), crie sa douleur physique (7.3-5), son amertume (7.11 ; 10.1 ; 27.2), et ses angoisses (7.11 ; 6.21).    

Job assume totalement sa faiblesse, et par sa patience agissante, attend réparation de son Dieu. 

                  
                       Job
– (1880) – Léon Joseph Florentin BONNAT
                         Musée Bonnat-Helleu de Bayonne (France)

Ainsi, la patience de Job est une force : celle qui lui permet, au sein de la plus totale déchéance, de conserver un regard juste sur lui-même et d’exprimer ce qu’il ressent.      

Il faut souligner qu’à aucun moment, Job ne se sent responsable de son malheur, ce qu’il exprime très clairement (9.21 et ss ; 12.4) : « Jusqu’à mon dernier soupir, je défendrai mon innocence ; je tiens à me justifier, et je ne faiblirai pas ; mon cœur ne me fait de reproche sur aucun de mes jours. » (27.5-6)         
D’ailleurs, contre toute attente, l’innocence de Job est confirmée par Dieu lui-même, lorsqu’il déclare à Satan qu’« il n’y a personne comme Job sur la terre ; c’est un homme intègre et droit, craignant Dieu, et se détournant du mal. » (1.8)

À l’heure où tous ses amis l’abandonnent (ils vont jusqu’à expliquer à Job que puisque leur Dieu est juste, quiconque connaît un sort aussi peu enviable que le sien est nécessairement puni pour avoir désobéi à la loi divine), et où Dieu se cache, Job attribue l’incompréhensible supplice qui lui est imposé à une mystérieuse crise de colère divine (14.13) ; alors qu’il avait jusque-là considéré son Dieu comme miséricordieux. 

Le dénouement du récit indique que Dieu condamne les amis de Job pour leur insistance à parler inconsidérément de Ses saints motifs et méthodes – Ses desseins étant, rappelons-le, impénétrables – dont l’affliction fait partie et qu’Il utiliserait afin d’accroître l’expérience de l’être et lui enseigner la discipline. Cet enseignement peut précisément porter sur la nécessaire patience.

 

5 – La patience, arme de désarmement du mal

Par rapport à l’autre, qui pourrait être non seulement impatient mais violent, la patience peut être l’antidote de l’agressivité de cet autre, une arme qui désarme.

Nous savons tous que le mal appelle le mal et que grande est la tentation de persécuter qui nous persécute. En ce sens, en ne rendant pas mal pour mal, la patience peut être une arme de déconstruction de la persécution.   
De ce fait, on comprend que la patience et son bon usage procède de l’intelligence et non de la soumission fataliste au mal.            

Sur ce point, que l’on soit ou non croyant, mais surtout si l’on croit, on peut s’interroger sur le silence total de Dieu s’agissant du mal qui sévit tous azimuts.         
Afin de tenter de répondre à ce questionnement, on peut avancer l’hypothèse selon laquelle Dieu opposerait Sa patience au châtiment.     
Dans cette acception, la position d’Ivan Karamazov (un personnage de Dostoïevski) qui estime que l’existence du mal infirme celle de Dieu, ne serait pas recevable.          

En poussant le bouchon plus loin, on pourrait même avancer que puisque le mal existe, Dieu est. La non-persécution des persécuteurs en serait le signe…

6 – Les distorsions pathétiques de la patience mal comprise

Attention !      
La confusion est toujours possible entre la patience et ses distorsions ! 

En effet, la patience a depuis longtemps quitté les rives de la contemplation.

Elle se cantonne souvent aujourd’hui à une capacité de résistance opiniâtre et obtuse, qui permet envers et contre tout de tenir sa place, son rang, son rôle, dans les situations les plus difficiles.
Pourquoi pas, me direz-vous.

Quel mal y aurait-il à tisser sa toile, il faut bien vivre.         
C’est certain.
Cependant, il pourrait se faire sur ce mode qu’un négociateur patient, qui saurait que son interlocuteur est aux abois, ne lâcherait rien, ne cèderait rien.    

Interrogeons-nous donc sur la « valeur » de ce type de patience, qui est en fait un déficit d’humanité, et revient à faire de l’insensibilité une « vertu ».          

  • Il arrive également que l’inertie prenne le pas sur la patience bien comprise. Lorsque la patience conduit un individu ou un peuple à tout accepter sans broncher, y compris d’inacceptables oppressions, elle fige le cours de la vie, et tue dans l’œuf toute dignité et possibilité d’émancipation ; ce que les pouvoirs totalitaires ont très bien compris : ils exploitent cette passivité.

    À ce titre, il convient de rappeler cet adage de bon sens : « Toute patience a ses limites. »


    7- L’impatience, ses vertus et son bon usage

La patience, nous l’avons vu, permet le retournement du mal, par l’extraordinaire capacité qu’elle confère de « renoncer au renoncement », de renoncer à l’accablement.  

Cependant, son antonyme ou sa contradiction, l’impatience, n’est pas uniquement la face ternie et grimaçante d’une vertu tombée dans le chaudron du mal, comme on pourrait le croire.       

S’agissant de la réponse à apporter aux persécuteurs, par exemple, s’il est vrai que la patience peut les désarmer, il peut se faire aussi que son usage excessif revienne à exprimer à l’égard des bourreaux une tacite complicité et une complaisance fautive, ainsi qu’une sourde fascination pour le suicide, individuel et collectif.

Car c’est un fait : les capacités de fascination et de sidération du mal sont innombrables et immenses. Elles atteignent même les personnes qui en sont l’objet.

À ce titre, les personnes qui manifestent de l’impatience face à de telles situations, qui secouent nos torpeurs et nos lâchetés déguisées en patience, sont les « défascinateurs », les vrais « lanceurs d’alertes » susceptibles de mettre un terme à des situations intolérables et de réinscrire au cœur de certaines sociétés la justice et l’équité.

8 – Patience et Impatience au cœur d’une contradiction, ou le mystérieux débordement de l’Homme

Au terme de cette réflexion sur la contradiction portée par la question de la patience et de l’impatience, il me semble que se précise le mal dont l’Homme souffre le plus.       
Il s’agit moins de la patience ou de l’impatience, mais de leur cohabitation et des débordements qu’elles génèrent.    

Lorsque la patience et l’impatience nous ouvrent à ces contradictions et débordements, et ne déclenchent pas en nous de repli anxieux et frileux, le binôme patience et impatience présente l’immense intérêt de bousculer nos cadres et nos limites.  

Inversement, lorsque nous refusons nos émotions, lorsque nous répugnons à nous laisser déborder par la contradiction d’une situation, laquelle déclencherait en nous autant d’attentes patientes que d’élans impétueux et impatients, nous nous privons de complexité, et donc de richesses.

Nous fermons nos cœurs aux mystères de La Papesse ; et, pire que tout, nous nous laissons prendre en étau entre hystérie et apathie.

Je me permets de révéler ici l’un de ces mystères, qui n’en est sans doute plus un pour certains d’entre vous :        

Accepter en soi comme en l’autre la contradiction – ici de la patience et de l’impatience – c’est accepter que l’être humain que nous sommes ne coïncide jamais totalement avec lui même et que l’autre, qui nous fait face, se trouve exactement dans la même situation.

 

 

 

 

L’Homme est ontologiquement irréductible.    
Disproportionné et débordant ses propres limites, il est conçu pour le dépassement.  

Il ne peut se laisser enfermer dans la patience ou dans l’impatience, qui sont les éléments contradictoires de la construction de ses désirs.  

Cette contradiction débordante dans l’expression du désir humain révèle peut-être un Tout-Autre désir, sublime, divin, qui nous pousserait à bondir très haut pour le satisfaire.

Comme un fleuve ricochant sur des rochers, nous sauterions de patience en impatience, jusqu’à un point de bascule d’où nous nous jetterions dans bien plus vaste que nous.

 

 


 

Bibliographie          


Les Passions de l’âme – René DESCARTESLe Livre de Poche – Collection les classiques de la Philosophie.

Le Livre de Jobin Les livres poétiques et sapientiaux –  Bible de Jérusalem 

Job sur le chemin de la LumièreAnnick de SOUZENELLEÉditions Albin Michel – Collection Spiritualités vivantes.

Les Frères KaramazovFiodor Mikhailovitch DOSTOÏEVSKI Trad. André MarkowiczÉditions Actes Sud – Collection Babel

La douceur de la patience / La patience retrouvée – Emmanuel HOUSSET in Revue d’éthique et de théologie morale 2008/3 (n°250) pp. 23 à 38.

La patience / Passion de la durée consentie –  Dirigé par Catherine Chalier – Éditions Autrement – Série Morales

La chute d’Icare / Traité du désespoir et de la béatitudeAndré COMTE-SPONVILLEPUF

Le monde comme volonté et comme représentationArthur SCHOPENHAUER (Traduction Richard ROSS) – PUF

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