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Le courage, vertu cardinale et inaugurale

 

LE COURAGE (Allégorie) – Sandro BOTTICELLI (1445-1510) –  1470  –
Tempera sur panneau – Galleria degli Uffizi  (Galerie des Offices) – Florence (Italie)

1- Prolégomènes nécessaires, pour faire émerger du chaos de l’époque l’idée même de « courage » !

Je ne veux pas, au motif que je suis thérapeute, me situer systématiquement « au-dessus de la mêlée », en des hauteurs inatteignables autant que suspectes.    
Si tel était malheureusement le cas, pourrais-je encore soigner, pourrais-je encore comprendre le courage – c’est le sujet du jour – dont mes patients doivent s’armer pour survivre à certaines détresses ?
Telle est la question.

Je crois que ma réponse ne serait pas contestée par Hamlet : si je ne m’impliquais pas dans la vie telle qu’elle se présente et se présente aux autres, si je ne m’engageais pas dans la mêlée des expériences existentielles, si je refusais la confrontation au réel thérapeutique en m’auréolant d’un savoir idéel et d’une expertise prétendument inattaquable, j’entretiendrais une relation pervertie, dévitalisée et déréalisée à ma profession.

Par ailleurs, mon souci d’ancrage au réel me pousse à trouver en moi le courage nécessaire de ne pas satisfaire au folklore de certains étranges demi-dieux thérapeutes (je me considère personnellement comme « demie » puisque je ne suis pas médecin et ne le regrette pas. Cependant, je crois avoir la lucidité de ne pas me considérer comme « la moitié d’un dieu » !), lesquels, siégeant sur un Olympe fantasmé, font le choix de ne plus rien connaître de la lourdeur d’un monde, auquel ils s’adressent parfois en multipliant les discours infantilisants et les actes magiques, qui m’interrogent pour ne pas dire plus.  

                                                           •       

Au chapitre des demi-dieux autoproclamés, je ne puis m’empêcher de vous faire part de « la dernière » qu’un demi-dieu, sérieux comme un Pape, a tenté de me faire avaler.   

Ce simili-pape, très bon praticien de médecine douce cependant, se faisant l’intermédiaire d’un autre demi-dieu de ses relations et de la même obédience, m’a adressé, par SMS, une « image énergétique » assortie d’un « texte » heureusement très bref, mais d’une stupidité telle que le lire m’a fait un peu honte – il s’agissait d’une sorte de brève Formule Magique pour les Nuls.

Les personnes souffrantes, découragées et insatisfaites par leur vie, étaient invitées à répéter en boucle ce texte débilitant, « en se concentrant sur l’image » (sic).
Car –
roulements de tambour et génuflexions –  cette « image énergétique » – desénergisée du fait même de sa transmission, massive et digitale, si tant est qu’elle fut énergétique un jour – serait, mesdames, mesdemoiselles et messieurs – roulements de tambour et hissage du pavois aux couleurs de Oui-Oui – susceptible de permettre à ceux qui le veulent, de déclencher les miracles que la vie leur refuse !

Cette « image énergétique », mesdames, mesdemoiselles et messieurs – sonnez et résonnez trompettes ! – était celle d’une « fleur de vie » industriellement produite ; de celles, multiples, fantaisistes et multicolores, qui poussent et fleurissent dans les ateliers d’ici et de tout à fait ailleurs et dont sont proposés les bouquets sur Internet sous forme d’autocollants, de pendentifs, de bagues, de colliers, de bracelets, de boucles d’oreilles en inox, argent, vermeil, métal doré, bois, et autres matériaux, et aussi sous forme de sous-verres, de carafes et de papier hygiénique (vous avez bien lu !) et de bien d’autres objets, et qui décorent en sérigraphie, dans le plus pur kitsch mugs, assiettes et autres porte-clés, quand elles ne bleuissent pas l’épiderme, puisqu’il est possible de se faire tatouer la dite fleur.

« Il paraît que ça marche » a lâché sentencieusement le simili-pape pourvoyeur de la “fleur de vie” de son demi-divin camarade.      

Dans son « il paraît », j’ai bien saisi qu’il doutait tout de même un peu que cela puisse « marcher » en quoi que ce soit, sauf à imaginer que cette stupidité « marcherait » selon la combinaison de la prophétie autoréalisatrice et de l’effet placebo.
Comment, me connaissant, a-t-il pu penser que je serais assez crédule pour cautionner cela ? S’il existe un mystère dans cette histoire, c’est bien de celui-ci qu’il s’agit.

Bien entendu, j’ai pensé aux milliers de pauvres pigeons déboussolés se ruant sur ces « images », esclaves bagués pris au piège de l’inépuisable bêtise superstitieuse, tendu par ceux-là mêmes qui devraient tout mettre en œuvre pour les en libérer ; j’ai éprouvé beaucoup de peine à l’égard de ces pigeons voyageurs, épuisés par leurs parcours souvent très difficile, affamés de prise en charge, de dignité et de considération, becquetant les yeux fermés des graines d’Illusion, cette mauvaise herbe que combattent sans relâche la méditation, la prière, la spiritualité, mais aussi le discernement, la dignité, l’éveil et le bon sens.

Vous penserez sans doute que je m’égare.
Mais il n’en est rien ! Je digresse simplement, pour tenter de vous éviter certains égarements, tout en vous rappelant que la vraie fleur de vie est en vous, que la vraie fleur de vie c’est vous.

Léonard de Vinci l’a immortalisée ainsi, alors qu’il découvrait le nombre d’or :

                   Figure, nommée aujourd’hui « Fleur de vie ».
        (Construction que l’on retrouve dans l’ Homme de Vitruve)
                   in Codex Atlanticus. – Leonardo DA VINCI
                                      Entre 1478 et 1519.
                       Bibliothèque Ambrosienne de Milan.


Quitte à regarder des « images énergétiques », autant qu’elles soient belles ! Regardez donc celle-ci, reproduction d’un dessin de l’immense Léonard !
Admirez, en “vrai” ou sur les livres d’art les rosaces (des fleurs, également) de pierre ou de vitraux des églises, chapelles, basiliques et cathédrales. !

Mais surtout, n’oubliez jamais que votre conscience est un sanctuaire inviolable, qu’il convient de ne pas remplir de pacotilles.         

Je me permets donc, à la faveur de l’anecdote que je viens de vous narrer, d’insister sur le fait qu’il est hélas facile de « tout mélanger » lorsqu’on est en proie au découragement et à la fatigue.

Notre époque, qui ne sera qu’un moment, est à la fois coupée du réel, du sacré et du symbolique. Ne reste plus que le vide, dont la nature a horreur.           
Il est comblé par des idoles – en papier, bois, métal ou autre – proposées comme substituts au réel, au sacré et au symbolique.

Soyez donc prudents et courageux.           
Prudents afin de ne pas sombrer dans la vulgarité des illusions.  
Courageux afin de chercher en vous vos forces, quand elles viendraient à se dérober.

Soyez donc des guerriers de sagesse.      
Méditez, car méditer c’est résister à la facilité.

                                                          •

J’espère que vous pardonnerez maintenant la franchise de l’épanchement suivant, qui n’est pas sans rapport avec le précédent.  

Pour des raisons personnelles autant que professionnelles, j’ai bien cru – en dépit de longues méditations quotidiennes – ne pas être en mesure de canaliser les émotions qui m’ont étreinte à l’idée de – devoir – traiter aujourd’hui de cette vertu « du commencement », de cette vertu dite cardinale, qu’est le courage. 

Pourquoi ?

Parce que les temps que nous traversons tous – l’anecdote de la « fleur de vie » industrielle que l’on croise au détour de nos routes virtuelles l’illustre assez bien –  me semblent en effet si éloignés de la notion même de courage, nous nous sommes tellement déshabitués d’elle, de ce fait nous en comprenons si mal le sens profond, que l’on entend parfois des personnes se souhaiter « bon courage » sans y réfléchir, le matin en bas de chez eux ou chez le boulanger ; le courage se résumant alors à une formule grandiloquente, en complet décalage avec la réalité. 
Comme s’il s’agissait pour l’individu (en bonne santé et en liberté, s’entend) d’affronter chaque jour des situations humaines outrepassant l’extrême – de celles que vivent aujourd’hui des milliers de personnes internées pour dissidence au camp de concentration de Yodok en Corée du Nord, par exemple – des situations qui engagent la survie physique, psychologique et morale, et qui requièrent de la force d’âme ainsi qu’une rare détermination, permettant d’affronter plus important que soi, au risque de tout perdre, y compris la vie.     

Parce que nous plions fréquemment sous les rafales de vents lourds chargés de trouilles contradictoires et d’affolantes hystéries, puis sous le déversement de tombereaux de passives résignations, parce que nous voyons se répandre partout, à tout propos le flot poisseux d’un à-quoi-bonisme désespérant et d’un relativisme délétère, pour toutes ces raisons il semble que le courage et ses exigences, la compréhension qui nous en reste et qui nous effleure de loin en loin par les réminiscences des récits qui s’y rapportent, ne nous concernent plus, n’ont plus cours, sont sorties de notre Histoire comme de nos histoires. Le courage et sa compréhension contemporaine sont désormais statufiées, hors de notre portée, hors de nos vies (1).           

Sans que nous nous en rendions compte, nous avons détourné le regard du courage et l’avons muré dans les oubliettes obscures de nos mémoires collectives.
Ne vivant plus en plein jour, le courage se décolore progressivement, s’étiole et perd de ses forces évocatrices.
Nous n’en convoquons plus que l’ersatz d’un « bon courage » balancé négligemment le matin chez le boulanger.
Il est évident qu’en nous le courage finira par s’éteindre tout à fait si nous continuons à lui préférer certaines mollesses illusoires, certaines idolâtries, certains renoncements.         
Pourtant, cette « absence » de courage vivace finit par peser très lourd, collectivement et individuellement.   
Car c’est ainsi : la vraie lumière pèse lourd lorsqu’elle manque, mais allège ce qu’elle emplit.

 (1) Cependant, à la défaveur d’événements contemporains désastreux, il a pu se faire que le courage surgisse de la plus noire gadoue, s’incarne et se manifeste de manière édifiante et admirable ; une résurgence des médiévales chansons de geste, ou, plus tard, des codes chevaleresques.

Ainsi, le 13 mars 2018 à Trèbes, dans l’Aude, le Colonel de Gendarmerie Arnaud Beltrame a fait preuve d’un courage exemplaire.       
Lors d’un attentat terroriste perpétré dans un supermarché, il s’est constitué otage volontaire auprès du terroriste afin de se substituer à la personne (une caissière) que ce dernier avait pris en otage, et obtenir sa libération.

La personne en question a été libérée.       
Le Colonel Beltrame a tout d’abord été blessé par balle, puis égorgé.  

Le geste d’Arnaud Beltrame en fait, à l’évidence, un Ancien perdu chez les Modernes.
Il a placé la vie qualifiée (le courage, le salut, l’honneur) avant la vie nue (la santé).

Fort heureusement pour nous, il arrive que la vraie lumière pratique des « trouées » miraculeuses dans nos vies et dans nos ciels :  la lumière de la méditation, la littérature, la poésie et la musique.

Et si par moment, au vu de situations déconcertantes, ubuesques ou douloureuses, « les bras nous en tombent », et que suivant le mouvement de nos bras nous tombions aussi, nous nous relevons et nous relèveront toujours !          
« … Est-ce que l’on tombe sans se relever ? Ou se détourne-t-on sans revenir sur ses pas ? ») (Jérémie (8 :4)      

En tout état de cause, il m’est apparu que parler de la colère (article du 14 août dernier), puis de la patience (article du 21 août dernier) imposait aujourd’hui la commission d’un article sur le courage.      

J’espère sincèrement que vos réflexions sur le sujet en seront enrichies.

2- Le courage, ou l’obligation faite au courage lui-même de commencer par le commencement.

• Commençons par définir ce qu’est le courage, avec Platon et les premiers pères de l’Église chrétienne.

Le courage est l’une des quatre vertus cardinales (que sont la Prudence, la Tempérance, le Courage, également nommé « force d’âme » et la Justice).           

Ces quatre vertus cardinales sont les charnières et les pivots (l’adjectif « cardinal » vient du latin cardines, qui signifie « charnières, pivots ») sur lesquels repose la vie morale de l’action humaine. Ajoutons à cette nomenclature que l’Église catholique distingue de surcroît trois vertus théologales, ayant Dieu pour objet : la Foi, l’Espérance et la Charité.    

• Cependant, si le courage est « l’une des » vertus cardinales, celle-ci apparaît clairement comme étant LA vertu cardinale par excellence, celle du commencement, ainsi que l’exprime Jankélévitch.

« Il faut commencer par le commencement et ce commencement de tout est le courage. Il faut dire que le courage est la vertu inaugurale du commencement. », nous dit-il.

3- Le courage est au commencement de toute dignité, niché au cœur de l’Homme

Gustave Moreau (ci-dessous) l’a très bien perçu.         

Il ne nous montre pas Hercule en train d’en découdre avec l’Hydre de Lerne.
Il nous le montre AVANT le combat, AU COMMENCEMENT DU COMBAT INTÉRIEUR.
Il place Hercule face à l’Hydre de Lerne, autant dire face à son destin – Hercule dont on se rend compte au passage que le physique, harmonieux et très grec, n’est pas celui d’un homme « baraqué », d’un monstre de foire musculeux et bestial, bien au contraire.

Il est immobile, là où tout commence.
Il se trouve « au commencement de tout », là où il trouvera le courage de l’affrontement terrible.
Il se trouve au commencement de sa détermination.   
Il est empreint du courage ramassé en lui-même et qui émerge là, sous nos yeux :

 Hercule et l’Hydre de Lerne – Gustave MOREAU (1826-1898) – 1876
     Huile sur toile – Art Institute Museum of Chicago (États-Unis).

Or, il s’avère que le courage, en tant que vertu du commencement, le courage ramassé sur lui-même au fin fond du cœur de celui qui va l’éprouver et le mettre en œuvre, s’est révélé à moi deux fois par le biais de deux anagrammes parfaites (dans lesquelles toutes les lettres sont employées).    

Jugez-en :

  1.                                        LE COURAGE
                                           ____________

                                                  COEUR ÉGAL

Il faut en effet à Hercule, comme à tous les courageux, aborder d’un cœur égal ce qu’ils vont devoir affronter, sans reculer, sans se dérober !

   2.                                      LE COURAGE
                                              ____________

                                               EGO RECULA

Il faut également que l’ego d’Hercule, comme celui de tous les courageux, s’efface, que les préoccupations et les intérêts personnels reculent, pour faire place au courage dont ils vont devoir faire preuve.

À ce titre, le courage est également radical (dér. de radix, -icis « racine, origine première »). Il inaugure la possibilité d’avènement de toutes les autres vertus, qu’elle « contient » toutes en germe, qu’elle circonscrit toutes.

Jankélévitch, toujours :

« Le courage choisit dans la nuit ; mais cette nuit est le lieu d’une révélation, mais cette nuit ne dure qu’un instant, comme la révélation soudaine où quelque chose se dévoile et ne dure qu’un instant. Le Fiat du courage est donc à la fois fulgurant et aveugle ; … … le courage est la joie ; la joie de toutes les vertus, et la joie de démarrer dans la douleur inchoactive de risquer… … Initiative et dénouement à la fois, le courage est la vertu réussie entre toutes, ou mieux il est l’élément de triomphe virtuel qui est en chaque vertu, ce qui rend les autres vertus efficaces et opérantes ; et peut-être, après tout, est-il moins une vertu lui-même que la condition de réalisation des autres vertus ; sincérité, justice ou modestie, elles commencent toutes par ce seuil de la décision inaugurale. »

Selon Jankélévitch, donc, le courage est le geste du commencement, profondément inaugural.
On pourrait même dire qu’il est surnaturel, c’est-à-dire allant à l’encontre de la nature humaine première, puisque le courage transcende cette nature.   

Il arrive cependant que cette transcendance soit mise en cause, voire en doute, médiocrité oblige.   

En effet, on soupçonne souvent le courage (mais on soupçonne souvent la noblesse d’âme au point de la railler) d’avoir en tête autre chose que lui-même, à savoir l’orgueil.
Ainsi, Achille aurait été courageux car de son attitude il aurait espéré la gloire, de même Horace aurait fait preuve de courage car il espérait la reconnaissance de Rome.   

Quelle erreur !

  • En effet, en matière de courage, la question de l’intention ou du but à atteindre est parfaitement secondaire.
    Le courage transcende toute « explication. »
    Définitivement, le courage n’est soluble ni dans le calcul ni dans la perspective d’une récompense. Il n’est donc pas téléologique.
  • Pire, ou mieux, c’est selon, le courage est, comme le dit Jankélévitch, « sa propre fin et aboutit à son propre commencement », et cela irrémédiablement.
    Le courage est donc causa sui (causa sui, en latin « cause de lui-même », dénotant quelque chose qui est généré à partir de lui-même). Il se suffit à lui-même, se génère de lui-même, à partir de lui-même.
  •  Le courage est radical, par essence, nous l’avons vu.   
    C’est la vertu du commencement, nous l’avons vu également.

    Mais le courage est surtout la vertu du perpétuel renouvellement d’elle-même, dans un éternel présent.         

Qu’il me soit permis d’ajouter, par analogie, que le courage est, au fil de méditations quotidiennes sans cesse renouvelées, la vertu remise sans cesse en œuvre par les méditants, au moment même où les méditations sont menées. 

À ce sujet, mes patients me disent qu’ils ont parfois « du mal à s’y mettre »,  qu’il leur arrive de « laisser tomber », par fatigue, découragement (la culture du résultat, qui n’a pas cours en matière de courage, n’en a pas non plus en matière de méditation…), ou démotivation.
Cependant, ils me disent également qu’ils ressentent que ce renoncement, qui est une sorte de chute morale (toute chose égale par ailleurs), est ensuite durement ressenti.

En effet, si « dur » que cela puisse paraître, IL NE SUFFIT PAS D’AVOIR ÉTÉ COURAGEUX LA SEMAINE DERNIÈRE, VOIRE MÊME TOUTE SA VIE, POUR POUVOIR SE DIRE COURAGEUX MAINTENANT.   

• Le courage est donc toujours « à refaire » et suppose donc de la part de celui qui le met en œuvre de LUI ÊTRE FIDÈLE tout au long des jours de son existence.
Ce qui fait dire à Jankélévitch que « Le courage est la patiente continuation du commencement » et à Cynthia Fleury que « Le courage est sans victoire sauf sur soi-même. »

Néanmoins, cette nécessaire fidélité au courage n’exclut pas l’échec qui, lui-même, n’infirme pas le courage qui s’est exprimé.         
Ce que nous explique André COMTE-SPONVILLE en ces termes : 

« Aristote est ici comme souvent au plus près de l’expérience commune : n’est véritablement courageux, pour lui comme pour nous, que celui qui peut l’être dans la défaite, même certaine, tout autant que dans la victoire, même assurée. Le courage du désespoir n’est donc pas tout le courage ; mais il est sa pierre de touche, par quoi le courage se distingue de la simple confiance. »

En effet, le courage peut être couronné… d’échec !          

On peut avoir eu le courage de s’opposer très physiquement et très courageusement à un forfait et, contrairement à Arnaud Beltrame qui a réussi à sauver une vie en donnant la sienne conformément aux exigences de son Corps d’Armée, échouer à empêcher la commission dudit forfait.  

À titre d’exemple :

On peut s’être opposé à la commission d’un viol, mais s’étant fait affreusement tabasser, ne pas avoir été en mesure d’en empêcher la perpétration.
Cependant, le courage de celui qui s’est opposé, au péril de son intégrité physique, s’est pleinement exprimé.          
Son courage n’est pas vain.
On peut en déduire, alors que le trauma du viol sera installé chez la victime, que sa réparation psychologique sera « soutenue » et facilitée du fait même de l’intervention du courageux – qui lui aura signifié en tentant de la sauver qu’elle n’est pas « rien » et qu’elle compte aux yeux de l’humanité.      

Ainsi, le courage qui n’est pas téléologique n’est pas d’avantage conséquentialiste.
Ce qui signifie qu’en matière de courage, peu importe la finalité et peu importe également les conséquences pour soi attachées à l’expression du courage.

Prenons un autre exemple, historique cette fois :

Le 18 juin 1940, un geste politique authentiquement courageux a été posé, indépendamment des conséquences.     
Il est clair que l’auteur de ce geste n’a pas voulu envisager les conséquences néfastes que ce courage aurait pu générer à son détriment – opprobre de ses pairs, dégradation infamante, perte totale de crédibilité, mise en danger de sa propre vie, etc. 
À l’inverse, il a considéré les conséquences terribles pour tout un peuple, qu’aurait entraîné son renoncement au courage. 

À ce titre, faire preuve de courage revient à faire preuve d’hyper lucidité et d’une capacité particulière : accepter de souffrir à la place des autres des douleurs qui peuvent leur être épargnées.

Ce qui fit dire à Hannah Arendt (in La crise de la Culture) :

« … Le courage que Churchill a nommé un jour « la première des qualités humaines parce qu’elle est la qualité qui garantit toutes les autres », le courage ne satisfait pas notre sens individuel de la vitalité, mais il est exigé en nous par la nature même du domaine public, car ce monde qui est le nôtre, par cela même qu’il existait avant nous et qu’il est destiné à nous survivre ne peut simplement prétendre se soucier essentiellement de vies individuelles et des intérêts qui leur sont liés Le courage libère les hommes de leurs soucis concernant la vie au bénéfice du monde. Le courage est indispensable parce qu’en politique, ce n’est pas la vie mais le monde qui est en jeu. »

          COURAGE (Allégorie) – Paolo UCCELLO (1397-1475) – 1435 – 
                  Fresque – Cattedrale di Santo Stefano –  PRATO (Italie)

 

4-    Le courage est réellement vertueux quand il est mis en œuvre au bénéfice d’autrui

Il faut retenir de ce qui précède que le courage ne devient une vertu que lorsqu’il s’exerce au bénéfice d’autrui, ou d’une cause générale et généreuse, y compris lorsque cette vertu s’exerce sans éclat, dans le secret.

La peur est égoïste. La lâcheté est égoïste. Il n’en reste pas moins que le courage premier, physique ou psychologique, n’est pas encore une vertu, ou que cette vertu n’est pas encore morale.

Les Anciens voyaient dans le courage la marque de la virilité.      
Andreia, qui signifie courage en grec, vient, comme d’ailleurs virtus en latin, d’une racine qui désigne l’homme, anêr ou vir, compris non pas comme l’Homme, terme générique désignant l’humanité, mais l’homme par opposition à la femme.       
Sur le point du courage, vertu virile, on peut citer l’expression « en avoir ou pas », qui indique qu’aux yeux de certains, la physiologie importe au moins autant que la moralité.

De ce courage-là (courage physique, courage du guerrier), ne soyons pas dupes. Qu’une femme puisse en faire preuve, c’est une évidence.            
Mais cette preuve ne prouve rien, moralement parlant.  

En effet, ce courage-là peut être celui du salaud intégral et définitif autant que celui de l’honnête homme.
Dans le meilleur des cas, il pourra s’agir d’une régulation heureuse et efficace de l’agressivité. Il pourra s’agir de ce Kant nomme le « courage pathologique », ou du courage dit « passionnel » de Descartes.

Ces courages un peu bruts peuvent s’avérer utiles, sans pour cela être pourvus de valeurs morales.

Le courage dont il a été question jusque-là suppose toujours une forme de désintéressement, d’altruisme ou de générosité. Il n’exclut pas, certes, une certaine insensibilité à la peur, voire un certain goût pour elle. Mais il ne les suppose pas nécessairement.         

Le courage dont nous avons parlé ne procède pas de l’absence de peur, mais il porte en lui capacité de la surmonter, quand elle tente de s’imposer, par une volonté plus forte et plus généreuse.

Ce n’est plus seulement une affaire strictement physiologique, mais une irréductible force d’âme, face au danger.          
Ce n’est plus seulement une passion, mais une vertu. Et c’est la condition sine qua non de toutes les autres.       

Ce n’est plus le courage des « durs. »   
C’est le courage des doux, et des héros.

5- Lorsque le courage devient un marqueur professionnel, la vie devenue passive et consumériste est surnommée « vécu. »

Nous l’avons abordé dans la première partie de cet article :  notre étonnement devant le courage, qui aboutit aujourd’hui à la déportation du sens de ce mot et à son usage en des circonstances banalement quotidiennes, en des zones géographiques et mentales qui en ont banni les exigences, est révélateur : le courage, qui est devenu une vertu professionnelle, fait l’objet d’un choix de vie de la part de certains individus (Militaires, Gendarmes, Policiers, Pompiers).     

Il existe donc de nos jours une coupure entre ceux dont le courage est le métier, dont le métier est d’affronter des dangers extrêmes pour protéger « les autres », et « les autres » dont la préoccupation majeure pour ne pas dire l’activité principale est de se préserver d’avoir à faire preuve du plus élémentaire courage.

De là à penser que l’éthique du courage statutairement cantonnée au corps militaire, par exemple, sert à perpétuer au sein de la société civile une culture du découragement, au sens littéral de ce mot, il n’y a qu’un pas de fourmi.

Sans pousser trop loin le bouchon, on peut observer que l’ère dite postmoderne, qui veut se passer de légitimation religieuse, morale ou idéale, borne sa légitimation aux besoins de la consommation, au point que, parfois, l’éloge du pacifisme n’exprime plus qu’une aspiration au repos à l’abri des conflits, un repos qui devrait perdurer toujours, comme par inertie, j’allais écrire comme par enchantement, dans une existence dont serait exclu le danger à tout jamais.
On peut s’émouvoir de ce que cette thèse absurde tienne aujourd’hui le haut du pavé, bien qu’elle soit pourtant régulièrement battue en brèche lorsque se déroulent, sous les caméras, des scènes de guerre en pays censé être en paix, ou des attentats.

En tout état de cause, il semblerait que la conscience technocratique l’emporte sur la conscience morale.
À des solutions éthiques, impliquant efforts et détermination active sont préférées des solutions exclusivement technocratiques et techniques.
Autant il est naturel de faciliter la paisibilité de la vie humaine par l’utilisation des technologies dont nous disposons (médicales, industrielles ou militaires), autant il s’avère erroné de considérer qu’à la volonté éthique, à la vertu, et ici au courage, peut se substituer un traitement purement technologique.

Puisque c’est le courage qui a été interrogé dans cet article, il convient de noter que le découragement qui caractérise nos sociétés est actif.  Il répond, en s’y conformant, à l’idéologie contemporaine de la performance, dont le fonctionnement n’est pas sans rappeler le hamster tournant sur sa roue, en un mouvement obstiné, indéfiniment réitéré.        
Il s’agit donc aujourd’hui d’être performant pour rester performant.          
Sur ce point, revenons un instant à notre fameux « bon courage » entendu au bas de chez soi tous les matins ou chez le boulanger : c’est exactement ce que cette expression dévitalisée exprime, à savoir la désignation d’un stress qui sert de moteur à l’Homme.

Or, ce stress n’est absolument pas le courage !          
Ce stress relève d’un phénomène qui use et détruit les individualités, sans qu’elles soient reconnues et ennoblies par les sacrifices qu’elles ont faits.   

Dans ces conditions, la vie devient une réalité subie, dont tout courage est exclu.
D’ailleurs, puisque les mots ont un sens, il faut souligner que depuis une trentaine d’années, au mot « vie » est préféré un participe passé : « le vécu ». 
           
Or, nous l’avons vu, le courage ne se vit qu’au présent, dans un perpétuel renouvellement. Celui de la vie, précisément, au présent et non au participe passé !

6- La Méditothérapie, pour renouer avec la vertu, cardinale entre toutes, qu’est le courage

Lors de mes consultations, je rappelle fréquemment que la Méditothérapie vise à instaurer une méthode, un schéma directeur qui, rendant le patient autonome, le place au centre de sa propre existence ; au centre de son cœur, et au cœur de son cerveau qui – miracle quotidien et naturel – est en mesure de se « réformer » progressivement par la pratique quotidienne de la méditation.      

La mise en place de ce schéma requiert de la rigueur, et donc le courage d’être et de tenir à distance ses démons, dont la peur est le patron.


  • Bibliographie

           
–          Éthique à Nicomaque –  ARISTOTE
–  trad. de René Antoine Gauthier et Jean Yves Jolif Publications universitaires de Louvain.

–          La grande Morale ARISTOTE – trad. de Catherine Dalimier – Éditions Arléa

–          Traité des Vertus – Vladimir JANKELEVITCH – Éditions Flammarion – Coll. Champs Essais

–          Petit traité des grandes vertus – André COMTE-SPONVILLE – PUF

–          La fin du courage – la reconquête d’une vertu démocratiqueCynthia FLEURY –  Éditions Fayard

–          Le courage qui vient – Monique CASTILLO – in Inflexion 2013/1 n° 22

–          La crise de la cultureHannah ARENDT – Editions Gallimard  Coll. FOLIO Essais.

–          Le courage / En connaissance de causes –  Dirigé par Pierre-Michel KLEIN – Éditions Autrement – Série Morales

  • Autre référence et source de réflexion

Notes prises lors de la conférence de Raphaël ENTHOVEN portant sur le courage, donnée en 2010 à l’École Normale Supérieure, dans le cadre des « Ernest Conférences » –, cycle de conférences de l’École Normale Supérieure.

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