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La confiance, un saut dans l’inconnu

 

Confiance –  Sophie BARUT, Sculpteur – Bronze à cire perdue – 2018

 

Comme bien souvent lorsqu’il s’agit de définir ce que sont, d’où viennent, à quoi obéissent les sentiments qui constituent les tous premiers fondements de l’humanité et de quoi ils procèdent, un brouillard s’élève et les enveloppe.

Ce ne sont pas les mots et moins encore les émotions qui nous manquent. C’est au contraire leur afflux massif, trempé dans le bain de l’évidence, de l’obvie : dès qu’il faut parler d’une évidence, nous bafouillons et convoquons Lapalisse.          
Ainsi en va-t-il de la confiance lorsqu’on se mêle de l’ausculter.

Rendre compte d’un invariant humain tel que la confiance, comprendre de quoi il est exactement fait est donc une gageure, un pari au moins aussi fou que le saut dans l’inconnu qu’infère la confiance.  

La confiance, donc ?   

Disons pour commencer que depuis la nuit des temps, elle s’est avérée incontournable et obligatoire sous peine de disparition de notre espèce ; et cela en dépit des déceptions et trahisons qui y sont attachées.        
L’être humain y a recouru dès son origine, pour oser s’unir à d’autres, se défendre contre l’adversité au fil de son évolution, se conforter, construire, bâtir, élaborer des systèmes, commercer, mais aussi pour s’épancher et se consoler.

                                      La confiance : air connu.
                                  Alors pourquoi en reparler ?

 

  • Premièrement, parce qu’il n’est jamais inutile de regarder de près le « trop connu », comme ici celui de la confiance, et de tenter d’en expliquer les mécanismes fragiles, aussi fragiles que sont vulnérables les personnes confiantes et les relations humaines en général.

    En effet, force est de constater que ces mécanismes se grippent, parfois très tôt dans la vie des individus – et donc des patients.

Au fil des consultations, la phrase « Je n’ai pas confiance en moi » en reflète une autre, qui danse en reflet dans le miroir des échecs, « Je n’ai pas/ Je n’ai plus confiance en l’autre. »  

 

• Deuxièmement, parce que nous assistons, depuis une vingtaine d’années au sein de nos sociétés technologiquement évoluées (et plus particulièrement depuis deux ans à la défaveur d’une pandémie et de son interminable cortège de commentaires et de gloses internationales) à la généralisation de ce que notre novlangue nomme « défiance » et que je persiste à nommer « méfiance » – non par esprit de contradiction, mais par souci de précision sans laquelle une pensée ne peut se construire –  qui est l’antonyme de la confiance.

La méfiance – assimilée souvent au « complotisme », sa version paranoïaque – est désormais le commun dénominateur des temps, le signe de ralliement de ceux « à qui on ne la fait pas ».
Peu importe d’ailleurs que cette méfiance soit éprouvée à bon ou mauvais escient, qu’elle soit ou non le résultat de réflexions abouties, puisqu’elle s’impose partout et (presque) à tous.   

Ainsi, chaque jour nous apporte son lot de méfiances ; méfiance des « citoyens » à l’encontre de la classe politique et des démunis à l’encontre des possédants et vice versa, des « citoyens », toujours, à l’encontre de leurs Démocraties, de l’Économie, des symboles et de la manifestation de l’Autorité, même lorsqu’elle est légitime, de l’École, des (grandes) Écoles, de l’Université, des scientifiques mais aussi de la Science, de la Médecine et des médecins, de la Culture, des Institutions en général, surtout si elles sont régaliennes, et de la Justice en particulier.          

• La traduction de cette méfiance de tous à l’encontre de tous est la manifestation de « l’esprit de sérieux » en tout et pour tout (*) qui finirait par faire rire aux éclats, si ce rire aux éclats, qui naguère nous rapprochait les uns des autres, ne nous faisait pas désormais risquer l’enfermement  (afin d’éviter toute contamination) dans les geôles réservées aux inconscients, irresponsables et autres cinglés.           
Ajoutons que ses manifestations corollaires sont l’uniformisation des discours, une patente absence de second degré, la censure et, comble de tout, l’autocensure.

• Le marqueur de cette méfiance générale est la sidération notoire de nos fonctionnements collectifs et individuels aboutissant à une paralysie de nos sociétés, enkystées dans leurs peurs, rationnelles ou pas.

Pour ces deux raisons, au moins, éclairer pour les comprendre mieux les mécanismes vitaux de la confiance en soi et en l’autre n’est donc pas tout à fait vain.

(*) On a célébré, récemment, la mort d’une icône, Jean-Paul Belmondo, dont le moins que l’on puisse dire est que – depuis le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique en 1952 jusqu’en 2013 au moins – le sourire et l’humour fou était la caractéristique ; d’autant qu’il considérait en un grand éclat de rire, avec d’autres trublions, que « l’esprit de sérieux, c’est la gravité des cons ! »
On a beaucoup pleuré lors de cette célébration nationale.            
À regarder couler autant de larmes, sincères, je me suis demandé si l’on ne pleurait pas ce que l’on enterrait avec Belmondo : la fin de la légèreté, laquelle témoignait d’une certaine confiance en la vie.

 

1- Qu’est-ce que la confiance ?

 

Qu’est-ce donc que la confiance ?, se sont interrogés – dans le désordre d’un (presque) inventaire à la Prévert – la philosophe italienne Michela Marzano, la psychologue  Michelle Larivey, la pédiatre Catherine Gueguen, la Congrégation des sœurs de la Miséricorde, les sociologues allemands (distants d’un siècle) Niklas Luhmann et Georg Simmel, Diego Gambetta, professeur de théorie sociale à l’Institut universitaire européen de Florence, les politologues américain Russell Hardin, et  James Hillman, la théologienne moraliste et présidente de la Conférence des religieuses et religieux en France Véronique Margron, sans oublier Montaigne et Kant ?        
Sans oublier non plus la thérapeute que je suis, tous ceux qui sont également thérapeutes, tous les médecins que nous consultons, le sculpteur Sophie Barut qui ouvre ici le bal de nos réflexions… et les autres, les multiples autres, illustres ou modestes, qui chaque jour interrogent la confiance – celle qu’ils placent en d’autres comme celle qu’ils se portent, en font l’expérience, en ressortent épanouis ou déçus, mais toujours grandis.

Qu’est-ce donc que la confiance, que d’aucuns qualifie d’état psychologique, de sentiment, de « mécanisme de réduction de la complexité sociale », de « relation émancipatrice », ou de mode de conscience et d’être à transmettre dès la plus tendre enfance ?

–          L’étymologie du verbe confier (du latin confidere : cum, « avec » et fidere « fier ») révèle  les liens étroits qui existent entre la confiance, la foi, la fidélité, la confidence, le crédit et la croyance.

On déduit de cette étymologie que la confiance consiste à remettre à l’autre quelque chose de précieux, à s’abandonner à sa bienveillance et à sa bonne foi.

–          Pour le Larousse, la confiance est « le sentiment de quelqu’un qui se fie entièrement à quelqu’un d’autre, à quelque chose : Notre amitié est fondée sur une confiance réciproque. »

–          Pour Tarik TAZDAÏT, chargé de recherches au CNRS au sein du CIRED (CNRS-EHESS) et dont les travaux portent sur les négociations internationales et les développements de la théorie des jeux, la confiance est « Un état psychologique se caractérisant par l’intention d’accepter la vulnérabilité sur la base de croyances optimistes sur les intentions (ou le comportement) d’autrui » (in L’Analyse Economique de la Confiance, Bruxelles, De Boeck Université, coll. « Ouvertures Economiques ».)

–          Pour le Docteur Catherine GUEGUEN « La confiance en soi, dans la vie, ne se décide pas, elle nous est donnée par les autres, d’abord par les parents, puis par l’entourage. » (In Pour une enfance heureuse Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau)

J’avoue que cette dernière approche, celle de la patiente transmission et du don de l’adulte à l’enfant me parle tout particulièrement.    

Alors que nous ne savons pas toujours pourquoi nous faisons confiance, nous parions régulièrement sur une relation, sur une personne, par intuition ou par analogie avec des expériences passées.   

Ce type de pari illustre selon moi l’adage selon lequel « le pire n’est jamais sûr », induisant que si nous n’avons aucune certitude d’avoir raison d’accorder notre confiance à l’autre, il serait malsain de poser pour principe que cet autre ne manquera pas de nous trahir.  
Cependant, il ne s’agit pas de célébrer ici la confiance aveugle, ni de considérer les autres comme étant, par principe, toujours fiables et dignes de confiance.
Il ne s’agit pas non plus de confondre la confiance avec la « self-estime », une forme d’assurance confinant à l’hybris, qui permettrait à ceux qui en sont dotés de croire qu’ils ne dépendent de personne.

Il s’agit d’identifier et d’admettre, au contraire mais sans s’en effaroucher, le double tranchant de la confiance qui est fondamentale, mais aussi dangereuse.  

• La confiance est fondamentale car sans elle, il serait difficile d’envisager l’existence des relations humaines – relations professionnelles, amitié, amour. Sans confiance, on ne pourrait même pas envisager de bâtir un projet qui se développe dans le temps.

• La confiance peut également s’avérer dangereuse, car elle peut être trahie

 

  1. Je choisis d’avoir confiance en moi, « … car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort », nous dit Le Mat (1)

     

 

                           Le Mat – Arcane 22 du Tarot de Marseille        

Que me soit permise cette petite précision étymologique et phonétique :
Appelé également Le Fol ou Le Fou, Le Mat vient de l’italien, Il Matto, qui signifie Le Fou. Il ne s’agit donc pas du mât d’un navire, mot issu du vieux francisque Mast, dont le s, étant devenu accent circonflexe sur le « a », se prononce « Ma ».
De ce fait, Le Mat se prononce « Le Matte » (comme dans « Échec et Mat »), et non « Le Ma », comme on l’entend trop souvent.

                                                            *

Ne parlons pas du nourrisson, sans controverse possible bouleversant par essence, celle de son immense fragilité.
C’est de facto un être subordonné à plus fort et plus capable que lui, hyper vulnérable et candide, irrémédiablement contraint à la confiance totale en ceux qui en ont la charge.

Ne parlons pas non plus, à ce stade, des enfants, dont nous aborderons plus bas la construction par la confiance que lui insufflent (ou pas) les adultes qu’il croisera sur sa route.         

                          Parlons des autres. Des « grands ».    

Il faut sans doute être un peu fou, une fois parvenu à l’âge adulte, pour renouer sciemment avec le premier temps de sa vie, pour s’abandonner volontairement à quelque chose, à quelqu’un ou même à soi, pour abandonner ses protections réelles ou imaginaires, pour les laisser choir et pour exposer en toute vulnérabilité sa confiance.

C’est bien ce que fait ce Fou, ce Mat, personnage énigmatique du Tarot de Marseille, qui s’échappe de lui-même et des autres.   

Il est à ce point inclassable, « incalculable » pourrait-on écrire, que la lame qui le dépeint si bien ne porte pas son « classement » dans le périple de toutes les figures de ce Tarot.
En effet, cette lame ne porte pas le numéro 22 qui lui revient en tant que vingt-deuxième et dernier arcane majeur du Tarot de Marseille.
(À l’inverse, rappelons ici qu’une autre lame du Tarot de Marseille porte bien un numéro, mais pas de nom…)

Cette lame clôt ainsi un cycle sur un courant d’air puissant, une bourrasque qui pousse vers l’inconnu, en un aller « fou » sans retour possible.

Manifestement, Le Mat prend son baluchon sur l’épaule, un bâton pour aider sa marche et peut-être aussi pour se défendre, regarde droit devant lui et littéralement « se barre » ; mais pas comme on peut le croire.      

Il ne fuit pas, bien au contraire. Il se confronte à lui-même.       
Il sent, il sait qu’il doit maintenant (après avoir conquis Le Monde, 21ème arcane du Tarot, après avoir œuvré à s’y faire une place) tracer sa propre destinée, sans se soucier de ce qui pourrait le « retenir », de ce à quoi il a été fidèle et qui lui a été fidèle en retour, comme l’est sans doute ce chien qui lui est « attaché » et qui déchire jusqu’à son vêtement, et peut-être même lui mordra-t-il la fesse afin qu’il se « retourne » et revienne sur ses pas.     

Sans rien renier du tout – en tant que fou, il est trop sage pour savoir que le reniement n’est qu’une manière d’insister sur ce que l’on ne veut pas ou plus savoir – il « se barre » au sens maritime du terme, il « s’auto-barre », comme s’il était à la fois capitaine et navire de sa propre existence.       

Cependant, il décide de « se barrer » sans utiliser les outils d’« avant ». En procédant autrement.

Il décide de se barrer, de s’auto-barrer, de barrer sa vie, oui, mais sans amer.

En effet, comme le savent les marins qui me lisent sans doute – ce n’est hélas qu’une plaisanterie ! Il serait vraiment plaisant que cela fût le cas ! –  barrer à l’aide d’un amer consiste à aligner ce dernier avec l’étai du voilier.
Pour ceux qui ne sont pas marins, sachez qu’un amer est un point de repère fixe et identifiable sans ambiguïté qui est utilisé pour la navigation maritime.

                     À l’attention des marins linguistes, cette fois :  

Que le substantif amer soit emprunté au normand ou au picard et que, de ce fait, il n’ait aucun rapport avec l’adjectif amer issu du latin, ne fait aucun doute.      
Néanmoins, je pense que certains rapprochements étymologiques hasardeux, comme celui auquel je me risque, peuvent être pardonnés, quand il n’est ignoré de personne qu’ils le sont (hasardeux) et que, pour erratiques qu’ils soient, pour « fous » qu’ils paraissent, ils peuvent concourir à la découverte de nouveaux champs de compréhension.   

                    C’est le pari que je prends ici, car c’est un fait :


Notre Fou décide de se barrer lui-même et sans amer.   

Cela signifie qu’il renonce à se fier au point de repère fixe qu’il utilisait habituellement et qui le maintenait sur une trajectoire dont il a décidé de changer, mais à laquelle il peut penser sans amertume.

Ainsi notre fou place-t-il désormais en lui et en lui seul sa confiance pour naviguer.

Il se fie à l’abscisse de son intuition comme à l’ordonnée de sa raison déraisonnable qui lui donnent le cap à tenir : celui de la confiance absolue en lui-même et en ceux à qui il choisira de l’accorder s’il les considère fiables ; à ceux qui croiseront son existence au grand large, loin des rivages en tout cas. 
  

                  Dans sa « folie » confiante, ignore-t-il sa fragilité ?

Je ne le pense pas.          
Je crois au contraire que Le Mat s’est délesté de tout les « connus » qu’il possédait, car la sédimentation de tout ces « connus » pesait terriblement lourd sur lui.
Sous ce poids porté jour et nuit, son squelette fragilisé, entendez sa structure intime et la plus essentielle, était sur le point de s’effondrer.

              C’est sans doute là l’enseignement le plus important du Mat : 


Contre toute attente, c’est souvent parce qu’on se sait fragile que l’on se dépouille consciemment de ce qui pèse trop lourd, que l’on s’abandonne volontairement à la légèreté et à la confiance originelle, que l’on se laisse guider et que l’on prend le risque de sauter dans l’inconnu, en toute confiance.

                                                          *

(1) 2ème lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens 12, 7-10

                                                     *

3 – Où l’on comprend que la confiance, au fondement même de la vie, n’est une option pour personne

 

Les notions de confiance en soi et en l’autre s’acquièrent à l’âge où elles ne sont pas des « options » et moins encore des alternatives.

Invariablement en effet, la confiance ou son absence nous ramène à l’enfance et à nos premières expériences en la matière, au moment où nous intégrons au plus profond de nous, sans pouvoir encore identifier et analyser le phénomène, que nous ne ne sommes ni totalement indépendants ni complètement autosuffisants, quelle que soit notre avancée en âge et notre degré d’autonomie. 

Ceci, pour la perception que les enfants, puis les adolescents ont de la confiance dès leur naissance.

S’agissant des parents, il convient de souligner que la confiance n’est pas davantage que pour leurs enfants une option, dans les relations qu’ils entretiennent avec eux.

En effet, pour assurer à leurs enfants l’accession progressive à l’autonomie et à l’émancipation, les parents doivent être capables d’accueillir, sans réserve, sans la trahir mais aussi sans en abuser, la confiance totale que leurs enfants, par définition dépendants et vulnérables, placent en eux.  
Selon ce schéma, l’adulte prend petit à petit certains risques, en retirant son aide à l’enfant.
Ainsi, il est possible qu’« aujourd’hui, on enlève les petites roues du tricycle », en s’étant au préalable assurés que l’enfant pourra « s’en sortir. » 

On aura compris le pouvoir considérable des parents sur les enfants, mais aussi des enseignants sur les enfants, ces derniers n’ayant aucune preuve de la fiabilité ou de la non-fiabilité de ses enseignants.

 

Les enfants font confiance et ont confiance.          
Point !

 

 

C’est parce que cette confiance des enfants est inconditionnelle, que le rapport de confiance, que ce lien entre parents et enfants, ou entre les enseignants et leurs élèves leur permet de grandir.

Cependant, pour aider les enfants à grandir, il convient de garder à l’esprit que, sans qu’il le sache, l’enfant entretient vis-à-vis de ses parents un rapport similaire à celui qu’un croyant entretient avec son Dieu.         
Or, créer, entretenir et conserver un lien avec ses enfants revient à faire émerger à leur conscience que la confiance qu’ils placent en leurs parents est susceptible d’être déçue un jour, sans pour cela qu’ils aient été trompés, abusés, trahis.
Cela revient donc à leur faire comprendre qu’un parent, si aimant et respectueux de ses responsabilités soit-il, peut tout simplement se tromper ; que leurs parents, tout comme eux-mêmes, ne disposant ni de l’omniscience ni de l’infinie sagesse divines, ne sont pas infaillibles.

Envisagée sous ces auspices, la confiance qui est inculquée à l’enfant lui permet d’établir un rapport sain et confiant en l’avenir, et lui évite de tomber dans les écueils des peurs paralysantes.

 

4- « Je choisis d’avoir confiance en toi, au risque de m’exposer dans toute ma vulnérabilité » semble dire à Raphaël La Fornarina.

 

 

 


                        Ritratto di giovane donna (La Fornarina)
                        Portrait d’une jeune femme (La Fornarina)
              RAFFAELLO SANZIO DA URBINO, dit RAPHAËL
                                              –
entre 1518 et 1519 –
                Huile sur bois – Galleria nazionali d’Arte antica –
                                   Palazzo Barberini – Rome (Italie)

 

Une jeune femme, dite La Fornarina ou « fille du boulanger », qui serait l’amante de Raphaël, arbore à son bras gauche un ruban étroit qui porte la signature de l’artiste, RAPHAEL VRBINAS, autrement dit « Raphaël d’Urbino », rappelant ainsi la naissance du peintre Raphaël à Urbino dans les Marches italiennes.     
Le bijou, par lequel Raphaël signe son œuvre est une claire marque de possession acceptée de part et d’autre, par l’amante et l’amant.        

Le regard de La Fornarina est absolument extraordinaire.       
Il raconte tout de ce qui constitue la confiance entre deux personnes (ici, il s’agit d’une relation amoureuse, mais les mêmes sentiments animent les amis, les partenaires, etc.).

On y décèle un mélange de légère crainte – accentuée ici par la nudité et l’érotisme exposés – voire de quasi supplique (« Ne me trahis pas ! »), qui signent la vulnérabilité et affirment l’existence consciente de ce lien mystérieux et très fort tendu entre deux êtres :  la confiance.

Pourtant, nombreux sont ceux qui, passant la notion de confiance à la moulinette du marketing et de l’entreprise (cf. les relations professionnelles basées sur la « confiance », alors que le contrôle de tous sur tous s’y exerce quotidiennement), la conçoivent essentiellement sous l’angle d’un calcul rationnel ou d’un garde-fou réducteur de « risques ».

Bien entendu, vous aurez compris que cette conception de la confiance la vide de tout son sens et de ses composantes essentielles, apparemment paradoxales, qui sont :

–          La situation de vulnérabilité de la personne qui place sa confiance en quelqu’un.

–          Le pouvoir que nous donne la personne qui nous fait confiance.
À ce sujet, Dostoïevski a très bien décrit la valeur rédemptrice de la confiance qui nous est accordée, dans l’Idiot.  
Deux personnages s’y font face, le prince Mychkine et Nastassia Fillipovna. En dépit des comportements moralement insultants de Nastassia Fillipovna à l’encontre du prince Mychkine, celui-ci ne désempare pas et lui conserve son amour et sa confiance. Nastassia est bouleversée par la confiance qui lui est maintenue envers et contre tout, au point de renouer avec sa nature profonde, bonne et morale.

 

5- « Le trop de confiance attire le danger », nous avertit Pierre Corneille

 

    Plaque métallique apposée au 6 rue Gabriel Janton (71700 Lacrost)
                          signalant que ce lieu a été la propriété de
                         la Compagnie d’Assurance « La Confiance. »

 

Par cette affirmation, Corneille ( le Cid, Acte II, scène VI) a mis en lumière les risques liés à la confiance, que le droit, et notamment le droit des obligations, tente de prévenir et de sanctionner.

Au sein des liens juridiques qui s’instaurent entre deux ou plusieurs personnes, la confiance occupe en effet une place plus ou moins importante. Le droit des obligations intervient alors pour la promouvoir ou l’encadrer.     

Selon le vocabulaire juridique du Professeur Gérard Cornu, la confiance se définit comme « la croyance en la bonne foi, la loyauté, la sincérité et la fidélité d’autrui (un tiers, un cocontractant) ou en ses capacités, compétence et qualification professionnelle (ex : la confiance en un professionnel du droit ou de la médecine) ».

La confiance étant considérée en droit comme une donnée psychologique, un sentiment qui se conquiert avec le temps et la connaissance, le terme de confiance apparaît peu en tant que tel au sein du droit positif. En France comme à l’étranger, elle est essentiellement appréhendée à travers le concept de bonne foi, qui permet de sanctionner sa trahison.    

Ainsi, la confiance est considérée, dans les rapports professionnels, comme une relation rationnelle entre agents moraux ayant généré des relations contractuelles.
Dans ce cadre, la confiance, fondée sur l’intrication des intérêts bien compris de l’ensemble des parties contractantes, est envisagée sous l’angle de la coopération.

Dès lors, en matière de confiance, il convient sans doute de distinguer les relations contractuelles pures, des relations simplement humaines.

• Dans le domaine contractuel, la confiance équivaut au fait de « pouvoir compter sur » (sur la présence, la compétence, les moyens, les résultats), ce qu’en anglais on désigne par le verbe « To Trust ».  

 • Dans le domaine des relations humaines (amicales ou amoureuses), la confiance revient à « se fier, à se lier à quelqu’un », ce qu’en anglais on désigne par le mot « reliance. »

 

  1. Confiance et trahison

     

    Le titre de cet article annonce clairement la couleur.           
    Pour nous, la confiance serait un saut dans l’inconnu.       

    « On n’est jamais trahi que par les siens », dit le proverbe.

    Les risques liés à la confiance ne sont donc pas négligeables.   
    Comme déjà mentionné plus haut, en plaçant notre confiance en tel ou tel, nous pouvons, au mieux, être déçus. Mais au pire, nous pouvons être trahis.        
    Confiance et trahison sont donc les deux faces d’une même médaille.
    En effet, le fait d’avoir confiance en quelqu’un n’exclut pas la possibilité de changement d’état d’esprit chez la personne en qui la confiance a été placée, que ce soit sous l’influence d’un tiers ou d’un revirement de situation.     

    Autrement dit, la confiance en l’autre est affaire d’êtres humains, dont les faiblesses sont bien connues.

    Comme nous le rappelle Kant, si l’amitié est « la pleine confiance que s’accordent deux personnes qui s’ouvrent réciproquement l’une à l’autre de leurs jugements secrets et de leurs impressions » (Doctrine de la vertu, I, II, 47),  « les hommes ont tous des faiblesses qu’ils doivent cacher même à leurs amis. Il ne peut y avoir de confiance complète qu’en matière d’intentions et de sentiments, mais la convenance nous commande de dissimuler certaines faiblesses. » (Leçons d’éthique.)

    Il est donc essentiel d’admettre, sans s’en alarmer trop, que la confiance que nous plaçons en l’autre, en amour comme en amitié, est susceptible d’être trahie.

     

    7- La confiance en Dieu, ou la Foi

     

À l’inverse de la confiance en Dieu (que l’on appelle La Foi), en une entité totalement aimante, miséricordieuse et fiable, la confiance humaine n’est pas assurée de non-trahison.

La raison en est que la confiance humaine est basée sur le principe de bonne foi ou de véracité (des intentions, des propos, des promesses), alors que la confiance en Dieu, ou la Foi, est basée sur la vérité (celle du don absolu et inconditionnel de Dieu, sur la croyance en son infinie miséricorde.)  

Cela étant, comme en ce qui concerne la confiance de l’homme en l’homme, le préalable à la confiance en Dieu ou à la Foi est la reconnaissance et l’acceptation de sa propre faiblesse et vulnérabilité.

En effet, il nous serait impossible de nous fier et nous confier totalement à un « Tout autre », « infiniment plus grand et fort que nous », si nous ne nous reconnaissions pas nous-mêmes faillibles, et si nous n’étions pas certains, bien que faillibles et vulnérables, d’être intégralement validés et aimés par Lui, pour ce que nous sommes.

 

                                                       ____

                 
                                                 Remerciements

 

Mes remerciements très sincères vont au sculpteur Sophie BARUT qui a fait bon accueil à ma proposition de collaboration au présent article, en acceptant spontanément de m’accorder la libre utilisation d’une des photographies de Confiance, un des nombreux bronzes de son œuvre sculpté, dont l’un figure en ouverture du présent article.

Formée à l’École des Arts Appliqués de Lyon, Sophie BARUT a exercé le métier d’architecte d’intérieur pendant 18 ans.    
Elle se consacre désormais à la sculpture, qu’elle pratique à Caluire, dans le Rhône, où elle vit également.
Son site, dont je vous recommande l’exploration, reflète parfaitement son état d’esprit et son travail. Bien évidemment, il renseigne sur les dates de ses expositions, etc.

Faites-y un tour ! C’est inspiré, c’est beau et cela fait du bien ! 

                                         https ://sophiebarut.com/

 


             
               La finalité des repères bibliographiques et autres repères

 

Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que la présence des mentions bibliographiques et autres qui figurent, lorsque cela est nécessaire, au bas des articles publiés sur ce blog, procèdent du respect des formes, comme de la considération témoignée aux auteurs, vivants ou non, contemporains ou pas qui m’ont inspirée lors du traitement des thèmes que je propose sur ce blog.          
Cependant, il serait regrettable de les borner aux bons usages et à l’éthique.       
En effet, ces repères sont à mon sens une nourriture au moins aussi importante que les hors-d’œuvres thématiques que j’ai le plaisir de vous proposer régulièrement.          
En tant que tels, ils vous annoncent l’existence, en librairies notamment, de plats de résistance roboratifs destinés à alimenter vos réflexions et désirs d’en connaître davantage sur les sujets abordés ici, afin que vous vous forgiez vos propres avis.    
Soyez donc affamés, gourmands et gourmets !

 


  • Biographie

–          Éloge de la confiance – Michel MARZANO – Éditions FAYARD

–          Qu’est-ce que la confiance ?Michela MARZANO- Études 2010/1 – Tome 412 pp. 53 à 63

–          Qu’est-ce que la confiance ?Gloria ORIGGI – Éditions VRIN- Collection Chemins philosophiques

 

–          L’IdiotFiodor DOSTOÏEVSKI – Éditions Le livre de Poche – Collection Classiques de poche

 

–          Leçons d’éthiqueEmmanuel KANT – Éditions Le livre de Poche

–            Doctrine du droit. Doctrine de la vertu –  Emmanuel KANT – Éditions Garnier Flammarion

–          La trahison et autres essaisJames HILLMAN – Éditions Rivages Poche / Petite Bilbliothèque

–          Pour une enfance heureuse – Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveauDocteur Catherine GUEGUEN –Editions Robert Laffont – Collection Réponses.

–          La douceur inespéréeVéronique MARGRON – Éditions BAYARD

 

                                                           *****

                                                              *