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L’OBÉISSANCE

 

Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs, et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes.

                                                                                                  J-J ROUSSEAU      Lettres écrites de la montagne [1763-1764], (8e lettre), in Œuvres complètes,
vol. 3 – Éditions du Seuil.

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1- Pourquoi traiter de l’obéissance lorsqu’on est thérapeute ?

 

Tout d’abord parce qu’il est souhaitable qu’un thérapeute ne soit pas, tout au moins selon moi  un bullo-thérapeute – pardonnez, je vous prie, ce néologisme douteux.  
Autrement dit, la thérapeute que je suis ne vit pas dans une bulle hermétiquement étanche au corps social dans lequel elle exerce.

Je ne suis pas non plus – c’est un peu triste, mais c’est ainsi : on glisse facilement du néologisme au jeu de mot facile – une bulot-thérapeute, et ne me réfugie pas, comme le gastéropode marin du même nom, « à 200 mètres de profondeur dans les fonds vaseux et sableux », tels que le définissent les connaisseurs.     

De ce fait, j’entends traiter des sujets qui nous touchent tous, et qui touchent donc les patients que je reçois.

De plus, il n’aura échappé à personne, je pense, que l’obéissance – et la désobéissance – ont été au cœur des débats sanitaires de ces presque deux dernières années.            
           
À ces occasions, on a beaucoup parlé de la crise d’autorité qui délabre l’État, de la méfiance justifiée ou non des individus à son encontre, des appels à la désobéissance ou au contraire des injonctions à l’obéissance, lesquels, tous deux, se sont fait entendre de la même manière et avec la même force, au nom de l’intérêt collectif.

Il me semblait donc salutaire de soumettre à votre sagacité un certain nombre de réflexions suscitées récemment par l’obéissance.

 

2- L’obéissance annonce la couleur

 

L’obéissance a, par principe, mauvaise presse. D’ailleurs, lorsque la presse l’évoque c’est pour  désigner le joug qu’elle impose toujours, mais jamais les avantages que l’on en tire.

Celui qui obéit serait par définition opprimé – socialement, culturellement, spirituellement ou par disposition personnelle – incapable en tout cas de s’imposer, et moins encore d’en imposer.
Il serait soumis, au contraire, à la lourde imposition des institutions, de l’autre, ou d’un Tout-Autre divin.

Il semblerait en outre qu’on ait du mal à situer sa couleur dans la palette…

Dans quelle palette, d’ailleurs ?
 
Celle des sentiments, des choix et des options, des attitudes ?
                      
Dans la palette mélangée d’un peu tout cela à la fois, bien loin de l’éclat chromatique et du tranchant des vertus dites cardinales, que sont la prudence, la tempérance, le courage et la justice ; bien loin de leur magistère incontesté.

La couleur de l’obéissance serait donc « sourde » et « neutre » ; celle de l’effacement, celle de l’une des trois vertus évangéliques désormais assez méconnues (les deux autres étant la chasteté et la pauvreté) à laquelle souscrivent, par vœux, les moines et les moniales qui se consacrent à un ordre religieux.      

La couleur de l’obéissance ne saurait donc être le blanc, aveuglant et intimidant d’immaculéité, mais le blanc dit « cassé » ; cassé non par un ajout, non par un adjuvant ou une salissure, mais par la soustraction radicale, par l’évaporation inéluctable de la substance même du blanc, de son orgueilleuse subtilité, de sa volatilité exposée au vent polaire de décisions impénétrables souvent, indiscutables toujours.

L’obéissance serait donc une soustraction et l’obéissant un être soustrait de lui-même et de son pouvoir propre, volontairement ou par contrainte.

La couleur de l’obéissance ne serait pas non plus celle d’un crémeux ivoire, mais d’un beige mastic. Pas non plus un gris, mais un « taupe ».   
   
L’obéissance n’aurait pas non plus la translucidité du cristal qui magnifierait par transparence toutes les autres couleurs – la translucidité n’étant pas le résultat d’une quelconque soustraction  à la matière, mais la sublimation du sable, du plomb et de la potasse par le feu.
Elle diffuserait cette sorte d’opacité humorale qui est la propriété des liquides organiques concoctés dans les cavités des corps, de ces fluides que l’on soustrait (une soustraction, encore), par pudeur et humilité à la vue et à la sensibilité d’autrui.

La couleur de l’obéissance serait sans doute une non-couleur ; celle de l’ombre portée de l’autorité s’abattant sur ceux qui l’acceptent ou la subissent.    

Les couleurs symboliques de l’autorité sont à l’inverse et par vocation très nettes, visibles et repérables. Elles s’imposent ainsi au regard de tous ceux qui doivent leur obéir. C’est le cas des feux de signalisation, par exemple.

 

3- Obéir ou non à la loi humaine, même injuste, telle est la question que pose Antigone et à laquelle répond Socrate.

 

 

 

Le personnage qui incarne le mieux la problématique de l’obéissance ou plutôt de la désobéissance aux lois humaines au nom d’une loi divine qui leur serait supérieure, est sans nul doute celui d’Antigone, personnage de Sophocle repris par Anouilh, dont le prénom grec signifie précisément « celle qui se met en avant et s’oppose » (au groupe, au clan, à la famille, à l’autorité de l’État, etc.).

 

Rappel extrêmement bref de cette tragédie magnifique, bien que funeste par essence :

 

Antigone choisit de violer la loi de la Cité et celle de son Roi Créon en enterrant son frère Polynice au nom de la loi divine ; cela en dépit de l’ordre donné par Créon de laisser le cadavre de Polynice sans sépulture, en proie aux vautours. Capturée, elle se défend en arguant que la loi des dieux serait supérieure à la loi des hommes. Elle est emmurée vivante et se pend avec ses vêtements.

Cette tragédie expose une situation problématique : contre l’autorité de la Cité, reconnue par tous comme légitime, il existerait une autre forme d’autorité, justifiant les infractions et les désobéissances.
Dès lors, comment peut-on reconnaître l’autorité la plus juste ?

Elle pose également d’emblée, en symétrie parfaite, deux notions conceptuelles essentielles sans lesquelles toute réflexion sur l’obéissance est biaisée.   


Comme le firent les Romains, il convient en effet de distinguer nettement la potestas de l’auctoritas.

• La potestas est un pouvoir attaché à une fonction
. Un Chef d’Etat est investi de potestas. Les lois qui sont édictées sous sont mandat doivent donc, en principe, être respectées.

• L’auctoritas (l’autorité) émane des dieux ou de Dieu.

Il s’avère qu’Antigone considère l’autorité divine (auctoritas) supérieure à l’autorité humaine (potestas) et refuse à ce titre d’obéir à l’autorité humaine.

–          Dans un premier temps, elle argumente en expliquant que Créon n’est qu’un mortel, qui ne peut  donc se comparer aux dieux. Pour elle, le dieu qu’elle honore étant supérieur aux mortels, son autorité est supérieure.

–          Dans un deuxième temps, Antigone fait observer que les lois divines ne sont pas écrites, alors que les lois humaines le sont, caractérisant de ce fait leur inconstance.
De plus, dit-elle, si l’on éprouve le besoin de les écrire, c’est qu’elles n’ont pas le caractère d’évidence d’une loi divine, de celle qui exige en l’occurrence qu’il faut donner une sépulture à son frère. Selon elle, cette évidence fait autorité.

–          En un troisième temps, Antigone argue que les lois divines sont plus anciennes que les lois humaines, qu’elles ont légué aux hommes des coutumes qui ont autorité sur eux.   

                                                                 °°°

Examinons ce qui adviendrait si l’on déclarait l’argument d’Antigone recevable.

                                                                °°°

 

Si l’on autorisait la désobéissance à l’autorité humaine au nom d’une autorité divine, rien ne m’empêcherait d’inventer une religion autorisant la commission d’exactions.

Sur ce mode, je pourrais créer une Église dédiée au Dieu Hermès (Dieu des voleurs et du commerce) et la fonder sur le dogme suivant : « Pour honorer Hermès, mes fidèles devront cambrioler une maison tous les lundis » !

Les fidèles qui seraient arrêtés pendant la commission de leurs forfaits et convaincus de cambriolage proclameraient leur irresponsabilité devant la loi des hommes, demanderaient que soit prononcé à leur bénéfice un non-lieu à poursuivre et s’abriteraient pour ce faire derrière la prétendue autorité religieuse de leur Église !

Se poserait concomitamment les difficultés d’interprétation des « textes » fondateurs de cette religion !  Cela n’est pas sans rappeler que les religions que nous connaissons, bien que basées sur des Livres saints, ne livrent pas tous leurs mystères s’agissant des intentions divines.  

 

                                                                   °°°

 

Plus sérieusement, examinons ce que fit Socrate lorsqu’il fut condamné à mort.
Il choisit de se défendre par des moyens légaux devant ses accusateurs et, refusant de plaider son obéissance aux dieux, maintint son obéissance aux lois de la Cité.
Ainsi, lorsque ses disciples proposèrent à Socrate une évasion, suite à sa condamnation à mort jugée injuste, le philosophe choisit de respecter la décision du tribunal au motif qu’ayant décidé de vivre à Athènes, il devait en accepter les lois et s’y soumettre.

 

 

4- L’obéissance à l’expression de la volonté générale par le biais du contrat social, face à la double « crise de l’autorité » et de l’obéissance au sein de nos sociétés.

 

 

 

Pour Rousseau, les lois doivent émaner de l’expression générale afin d’en garantir la justesse, et assurer l’obéissance de la population à leurs dispositions.  

Corollaires évidents :  une autorité qui s’exercerait contre la volonté générale serait jugée illégitime ; en revanche, une autorité qui s’exercerait au bénéfice de la volonté générale serait jugée légitime et juste.

Selon ce schéma, si la population se réunit pour voter une loi d’interdiction (quelle qu’elle soit) dans l’intérêt général, et que 99% des votants valident cette loi, elle sera réputée légitime et juste puisque l’intérêt général est supérieur à l’intérêt de la majorité.

De quoi procède donc la crise de l’obéissance à l’autorité que connaissent nos démocraties occidentales, au moment où elles sont parvenues – même de manière encore imparfaite – à des formes d’autorité parmi les plus « justes » ?

Tocqueville a analysé notre « passion de l’égalité » comme une composante de la démocratie.
En démocratie, tous les citoyens sont égaux en droits. De cet état résulte une répugnance pour les privilèges ainsi que cette passion pour l’égalité devenue souvent déraisonnable et que l’on nomme égalitarisme.

Il arrive que cet égalitarisme, lorsqu’il est porté à incandescence, pousse à l’extrême sa logique.
Et l’on en vient à se demander si l’enfant n’est pas l’égal des parents, l’élève l’égal du maître, l’inculpé l’égal du juge, le patient l’égal du médecin ou encore l’électeur l’égal de l’élu.
C’est alors que la question posée initialement prend à nouveau son sens à l’époque contemporaine : Comment distinguer l’autorité légitime de l’autorité illégitime ?

On admettra sans difficulté que soit considérée comme légitime l’égalité juridique entre tous les hommes et toutes les femmes, indépendamment de leur ethnie ou de leur richesse. Néanmoins, on comprendra que l’on ne puisse accepter que soient mis sur un pied d’égalité l’élève et le professeur.

Sur ce point, il faut reprendre notre distinction conceptuelle : le juge et l’élu possèdent la potestas, un pouvoir fondé sur la fonction. Le pouvoir de l’élu est basé sur la volonté générale donc son autorité est légitime.   
En revanche, l’autorité du médecin est celle d’un expert, il dispose de l’auctoritas et du crédit nécessaire auprès de ses patients et de ses pairs parce qu’il est censé savoir ce qu’il convient de mettre en œuvre pour soigner et guérir, si possible, les patients qui lui sont confiés.
Enfin le professeur possède l’autorité dans son double sens. Il a l’autorité de par sa fonction (il est investi par la volonté générale) et il a de l’autorité parce qu’il est expert dans sa discipline. Par conséquent, le professeur possède une autorité juste.

La crise de l’autorité résulterait donc de confusions conceptuelles.         

Certes, mais pas seulement !

Cette crise procèderait également d’une crainte liée à l’Histoire du XXe siècle : celle de confondre l’autorité fondée sur le statut avec « l’autorité charismatique », qui peut mener à obéir au pire sophiste et au politique le plus fou et le plus malfaisant, et non au plus juste.

                      Ce qui nous mène à poursuivre notre analyse !

 

 

5- La perversion de l’obéissance passée au crible de Stanley Milgram

 

 

 

 

Puisque nous évoquions certains « charismes » très discutables, n’oublions jamais, outre l’horreur de l’hitlérisme, l’expérience réalisée par le psychologue américain Stanley Milgram.

Il demandait aux sujets de son enquête, placés sous une autorité universitaire scientifique reconnue comme légitime, d’infliger à des êtres humains des décharges électriques de plus en plus violentes.  
         
Contre toute attente, ces sujets rendus insensibles aux douleurs et aux cris des infortunés cobayes obéissaient aveuglément à une autorité réputée « sachante » et poursuivaient leurs tortures, au détriment de leur morale et de leurs consciences, anesthésiées par la peur de désobéir, ainsi qu’au mépris des droits humains les plus essentiels et, par conséquent, de la collectivité. 

           
Dans ce cas, la désobéissance est à l’évidence la seule attitude correcte permettant de préserver la collectivité –  préoccupation qui a prévalu dans la rédaction de l’article 2 de la Constitution des Etats-Unis qui accorde à tout un chacun le droit de recourir aux armes pour se protéger d’un éventuel tyran.  

      

   

6- Quid des « patients » ?

 

 

         

 

S’agissant des patients et du statut particulier qui est le leur en thérapie, je vous invite à consulter l’article de ce blog, publié le 21 août 2021 intitulé « La patience, extraordinaire renoncement à l’accablement. L’impatience indispensable pulsion vitale ».

Que peut-on dire d’eux, au regard de l’obéissance ?

Si, comme l’indique l’étymologie de ce mot, les patients « pâtissent, souffrent, portent et supportent », obéissent-ils pour autant ?

Et si oui à quoi et à qui ?

« … l’autorité du médecin est celle d’un expert, il a l’auctoritas et le crédit nécessaire auprès des patients et de ses pairs parce qu’il sait ce qu’il convient de mettre en œuvre pour soigner et guérir, si possible, les patients qui lui sont confiés. » ai-je écrit plus haut.         

Je le confirme et ajoute que c’est bien la raison pour laquelle, en tant que thérapeute et non pas en tant que médecin, je me place en soutien de leurs décisions dans l’exercice de la méditothérapie.

Pour autant, peut-on parler d’obéissance des patients vis-à-vis de leurs médecins ou de leurs thérapeutes, lorsque les patients « nous écoutent. »

Étant moi-même la patiente de médecins, et à bien avoir observé mes patients je réponds que non.

Je pense que c’est la confiance (voir à ce sujet l’article paru sur ce blog le 12 septembre 2021, la confiance, un saut dans l’inconnu), dont le libre arbitre et le discernement ne sont jamais exclus et ne doivent jamais l’être, qui régit avant toutes autres considérations les rapports entre patients, médecins et thérapeutes, et qui permet au patient de se laisser guider sur la voie de la guérison.

Cependant, je considère qu’il est bien question d’obéissance du patient à son intuition lorsque celle-ci lui intime qu’il peut et doit faire confiance au praticien qu’il a en face de lui, ou à l’inverse qu’il ne le peut et ne le doit absolument pas.      

J’avoue obéir à la même loi lorsque je rencontre un patient, voire même lorsque pour la première fois je l’entends au téléphone : je sens et sais très vite si je serai en mesure de le prendre en charge.
Si tel est le cas, j’obéis ensuite à ma raison et à mon intuition afin de mener à bien sa cure.

 


 

               La finalité des repères bibliographiques et autres repères

 

Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que la présence des mentions bibliographiques et autres qui figurent, lorsque cela est nécessaire, au bas des articles publiés sur ce blog, procèdent du respect des formes, comme de la considération témoignée aux auteurs, vivants ou non, contemporains ou pas qui m’ont inspirée lors du traitement des thèmes que je propose sur ce blog.   
Cependant, il serait regrettable de les borner aux bons usages et à l’éthique.     
En effet, ces repères sont à mon sens une nourriture au moins aussi importante que les hors-d’œuvres thématiques que j’ai le plaisir de vous proposer régulièrement.       
En tant que tels, ils vous annoncent l’existence, en librairies notamment, de plats de résistance roboratifs destinés à alimenter vos réflexions et désirs d’en connaître davantage sur les sujets abordés ici, afin que vous vous forgiez vos propres avis.     
Soyez donc affamés, gourmands et gourmets !

 


 

  • Repères bibliographiques

 

–          L’obéissanceFrançois SUREAU – Éditions Gallimard – Folio

–          Adaptation de L’obéissance de François SUREAU
par Franck BOURGERON – réalisateur et directeur artistique de films d’animation, auteur de bandes dessinées – Éditions Gallimard – Collection Futuropolis

–          AntigoneSOPHOCLE – Éditions Garnier Flammarion

–       AntigoneJean ANOUILH – Éditions de la Table Ronde – Collection La petite Vermillon

–          Le principe d’Antigone – Pour une histoire de la désobéissance en démocratieLudivine BANTIGNY in Pouvoirs 2015/4

–      Apologie de Socrate – CritonPLATON – Éditions Garnier Flammarion

–          De la démocratie en AmériqueAlexis de TOCQUEVILLE – Éditions Garnier Flammarion

–          La Soumission à l’autoritéStanley MILGRAM – Éditions Calmann Lévy – Collection Liberté de l’Esprit

–          La désobéissanceAlberto MORAVIA – Éditions Gallimard – Folio

 

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