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LES MOTS !

Polyèdres

 

« Qu’on pèse donc les mots, polyèdres d’idées, avec des scrupules comme des diamants … »

Alfred JARRYLes Minutes de sable mémorial –1894  

            Vibrations de mots proférés se déplaçant dans l’espace

                                                               

 

                                 LA VIBRATION DES MOTS
                                                             •

                             “VROOM ”     DÉSTABILISANT

                                           
                                   (Anagramme parfaite)

 

Cette anagramme (« la vibration des mots <=> « Vroom » déstabilisant ») a été créée spécialement lors de la rédaction de cet article.
Elle est dédiée aux mots, à leurs forces et vibrations, ainsi qu’à ceux qui les emploient en conscience.

« VROOM ! » étant une onomatopée imitant le vrombissement d’un moteur qui accélère, faisons ici le point sur le moteur des VRAIS échanges écrits et parlés que sont LES MOTS.

                                                          —–

Les personnes qui me connaissent – me consultent et me lisent ici – savent combien les mots m’importent.
Il ne s’agit pas d’une marotte, d’un tic ou d’un toc.
S’ils m’importent autant, c’est parce qu’ils vous importent aussi.

Vous n’imaginez pas à quel point !

Réfléchissez bien à cela, je vous prie, et répétez à haute voix (il ne s’agit pas d’un gag, mais bien d’un conseil) : « Les mots m’importent. »  

Qu’entendez-vous, que comprenez-vous en disant à haute et intelligible voix « Les mots m’importent » ?

Tout d’abord, vous entendez sans doute que les mots sont importants pour vous, qu’il s’agisse de ceux que vous proférez ou de ceux que vous entendez distraitement, et mieux encore ceux que vous écoutez avec attention.           
D’où l’importance des mots que vous dites en consultation et que j’écoute très attentivement.
D’où l’importance de ceux que je vous adresse, en y insistant souvent afin que vous les confrontiez aux vôtres.

Vous entendez sans doute également que les mots écrits, réellement écrits par des auteurs de talent, sont importants pour vous puisqu’ils forment votre esprit et nourrissent vos réflexions comme vos goûts.

En seconde écoute, plus profonde, vous pouvez entendre en prononçant à voix haute la petite phrase « Les mots m’importent », que l’enjeu de cette petite phrase est, tout simplement, l’importation.

Dans cette acception, les mots importeraient votre personne… chez eux.

Ainsi, les mots que vous prononcez, comme ceux que vous écoutez, les mots que vous lisez, les mots que vous utilisez lors d’échanges entre amis, par exemple, vous tireraient « par la langue » (je parle ici non seulement de l’organe charnu, musculeux, allongé et mobile, placé dans votre bouche, mais aussi du système de signes linguistiques qui vous permet en l’utilisant de vous faire comprendre par votre interlocuteur et de le comprendre) afin de vous introduire, de vous importer chez eux, suivant en cela la définition courante de l’importation : « faire entrer dans son pays quelque chose qui vient de l’étranger et qui entre dans le cycle de l’économie » .         

Par transposition, vous aurez compris que les « pays » sont ceux, divers, des imaginaires et des intellects, tandis que les « cycles économiques » sont ici ceux des échanges qui nourrissent les esprits.    

Ce n’est sans doute pas par hasard que l’on parle, lorsqu’on lit un livre écrit par un véritable auteur, du territoire de langue que celui-ci offre aux lecteurs-visiteurs qui le parcourent.

Converser, lire, écrire s’apparente donc à un voyage immobile, certes, mais tout aussi enrichissant qu’un voyage physique, recommandé par Montaigne : « Il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’aultruy ». (Essais – Livre 1 – 1595).

Lors d’une conversation engageant deux ou plusieurs protagonistes qui se “frottent” mutuellement la cervelle, ceux-ci peuvent donc échanger des idées, et sur n’importe quel sujet ne pas pérorer dans le vide.  

Suivant ce processus, les mots que vous prononcez vous « tirent donc [par] la langue » – langue sans doute « étrangère » pour votre interlocuteur lorsqu’il ne vous connaît pas ou peu, voire même lorsqu’il vous connaît mais qu’il doit assimiler des notions qui lui sont étrangères – et « vous importent » dans l’entendement de l’interlocuteur en question, afin que ce dernier les comprenne et qu’il vous réponde, en exportant à son tour les mots qu’il vous destine. 

Afin que vous les importiez en vous.           
Et qu’ils vous importent.       
Et qu’ils soient importants pour vous !              

Importants, ils le sont bel et bien ; car ils sont porteurs de vibrations autant que de significations ; car ils sont VIVANTS !

Forts de cette réflexion, et si vous ne répugnez pas à dégainer votre « pass sanitaire » et votre « QRCode », installez-vous dans un café.          

Commandez une boisson, sortez de vos sacs, mesdames, et de vos poches, messieurs, journaux et livres.    
Faites mine d’être absorbés par votre lecture et prêtez attention à vos voisins, surtout à leurs propos.

Non, ce n’est pas « intrusif », puisque vous ne les connaissez pas et que vous n’avez pas l’intention de vous immiscer dans leurs conversations, bien au contraire. Ce n’est pas impoli non plus, sauf à remettre en question la vie des cafés et de leurs clientèles.
En revanche, oui, c’est instructif et humaniste. Cela prouvera, au moins, que vous n’êtes pas indifférents à vos contemporains.     
De toute façon, « distanciation sociale » et masques, ou pas, et peut-être même à cause d’eux, les voix sont actuellement un peu forcées si l’on veut qu’elles « portent » et soient entendues. Il serait dommage, en les ignorant, de renoncer à s’instruire.  

Écoutez !

À votre droite, deux étudiants en sciences sociales parlent trop fort, justement, tandis qu’à votre gauche, un père et sa fille se toisent froidement devant leurs thés brûlants. Un peu plus loin à la table située devant la vôtre, deux cadres moyens s’esclaffent.

Affinez votre écoute !           

Vous vous rendrez compte alors que parmi ces interlocuteurs, il y en a toujours un que l’on pense actif et un autre que l’on tient pour passif.
C’est ainsi et c’est heureux : il y a, dans toute conversation, des forces vives en présence, qui se confrontent.

Je veux dire qu’il y a systématiquement un individu qui raconte sa vie en l’étalant sans complexe et un autre qui l’écoute courtoisement.
Vous pourriez donc penser que le premier est un « dominant » : en effet il bavasse sans se soucier le moins du monde de savoir si sa vie est suffisamment intéressante pour monopoliser la conversation. Il rentre dans les détails, il s’écoute parler allant jusqu’à rire de ses bons mots. 
Cependant, l’autre, que l’on pourrait désigner comme « dominé », se contente de hocher la tête et de relancer son interlocuteur avec un « ah oui ? » ad hoc.   

Sur ce mode, le « passif » est-il vraiment un dominé ?      
N’est-ce pas lui au fond qui dirige la conversation comme un chef d’orchestre ? N’est-ce pas lui qui choisit d’écouter les tergiversations autobiographiques de l’autre ?
N’est-ce pas lui, finalement, qui maîtrise le jeu avec sa componction étudiée et ses relances qui rythment la conversation ?
Le passif n’est pas forcément celui que l’on croie. C’est plutôt celui qui s’épanche sans réfléchir. Pendant ce temps, l’autre lui accorde ce moment en s’épargnant la peine de parler…

En tout état de cause, qu’ils se présentent comme apparemment actifs ou supposément passifs, quels que soient les rôles qu’ils jouent, tour à tour, dans le rapport de forces (1) des idées, les interlocuteurs que l’on croise encore physiquement dans la vraie vie sont vivants comme sont vivantes leurs conversations et vives les forces des mots et des idées qu’ils expriment.

Admettez qu’une conversation « IRL » (2) comme disent les sociologues, une vraie conversation, est toujours passionnante pour une raison, au moins : c’est un rapport de forces qui fluctuent constamment en passant d’un locuteur à l’autre.         
En effet, toute vraie conversation repose sur l’échange de forces et de polarités ainsi que sur la dialectique distributive du pouvoir des mots.

Dans la tradition oratoire platonicienne le dialogue – socratique – est entendu comme une quête de vérité, résultant de l’entrechoquement de deux langues, mues par deux esprits différents.
Le dialogue est donc une tâche de rigueur intellectuelle à laquelle il est toutefois difficile de satisfaire, à l’ère de l’hystérisation du débat et de l’avanie permanente, facilitée par les échanges numériques. 

Nous pouvons le constater quotidiennement : nos échanges numériques n’incorporent plus ce rapport naturel et humain de forces, cette adversité enrichissante, invisible et nécessaire qui nourrit tout dialogue constructif, qu’il soit factuel, pragmatique, littéraire ou poétique.   

Les « réseaux » ont contribué à aplanir toute adversité – ce qui revient à dire que la « force de conviction » civilisée des débats d’idées forgés de mots choisis disparaît, au profit de la rage et des imprécations.   
Dans les écrits courants, les mots chargés de sens ayant (presque) disparu des échanges, jaillissent des « émojis », dont la création et l’utilisation intempestive et infantilisante dans nos courriels empêchent tout échange réel.  

Cet aplanissement, cet élagage de l’échange abolissant tout rapport bien compris et courtois de forces se fait au nom d’un égalitarisme qui est à la base même du code-source de la civilisation numérique.   

À ce sujet, il convient de pointer un phénomène qui a jalonné l’histoire de notre humanité :  la paralysie du langage équivaut, hélas, à celle de la (pleine) conscience ; handicap qui, au plan collectif, mène la démocratie à son stade terminal.

Il ne faut pas ignorer que lorsque la saine émulation des rapports de forces vives est bannie des discussions virtuelles, les interlocuteurs sont réduits à l’état de monades, à peu près égales les unes aux autres.           

Dans ces conditions, tout discours en vaut un autre.        
Fin de la dialectique.

Or, la dialectique ayant disparu des échanges du fait de leur virtualité, nous assistons désormais à l’assemblage des briques d’un gigantesque dialogue monologue dont la puissance est exclue, et dont la parole s’en trouve affaissée.   

Bien qu’avachis, des égos palabrent les uns à côté des autres sans jamais « se mesurer » les uns aux autres.       
Ils ne produisent donc plus de sens, mais du vide.            
En effet, pour « se mesurer », il faut qu’existe une mesure, laquelle est, encore et toujours, la conséquence du rapport des forces en présence.

« Qu’on pèse donc les mots, polyèdres d’idées, avec des scrupules comme des diamants » disait magnifiquement Jarry.  

Aujourd’hui les mots vidés de la réalité des vraies conversations ne sont plus des polyèdres, mais de simples interfaces, des dispositifs permettant la communication entre deux éléments d’un système informatique.

Inconsistants, ils ne pèsent plus rien, mais ont au contraire la légèreté des « gazouillis » (3), qui riment souvent avec inepties.

Quant aux scrupules chers à Jarry, qui souhaitait en parer les mots et donc la vie, il semblerait qu’ils ne soient plus qu’un lointain souvenir, depuis que nous  larguons des mots sur les « réseaux » comme des flatulences, sans prendre le temps de les former dans nos esprits.

Chers lecteurs de ce blog, fuyez les « réseaux » autant que vous pouvez !       
Laissez-les aux personnes qui en ont encore besoin pour exister.  
Recherchez la vie et la vie des mots qui en sont gorgés !  

Recherchez la déstabilisation, le second degré, la hauteur de vue et l’humour que les mots génèrent et proposez-les à d’autres.

Soyez assurés que les échanges de qualité conformes au respect d’autrui, scrupuleusement basés sur la discursivité sont encore possibles, malgré les bruyantes déflagrations qui blessent chaque jour nos tympans.

                                                       —-

   

(1) La force, en physique, modélise une action mécanique exercée par un objet sur un autre, impulsant une accélération, modifiant donc ou déviant sa trajectoire rectiligne. 
Par analogie, on peut avancer que l’action mécanique des mots rendus vivants par leurs vibrations et qui, sortant d’une bouche, « tirent donc [le locuteur par] la langue » en allant vers l’autre, dévie la trajectoire rectiligne des mots de cet autre : ainsi naît un réel échange, une réelle conversation.

(2)  Peut-être connaissez-vous déjà ce sigle, très utilisé. Mais peut-être pas…
Précisons donc qu’IRL n’est pas le sigle d’une assonance poétique qui signifierait « IRRÉEL ». C’est même tout le contraire !     
IRL : « In Real Life » signifie « Dans la vie réelle ».  

Ce sigle est utilisé pour désigner, précisément, la vie réelle par opposition à la vie virtuelle qui nous est proposée, voire imposée par tous moyens digitaux et autres réseaux sociaux. On pourra entendre ou dire : « J’en ai assez des rencontres virtuelles, je préfère les rencontres IRL. »

 (3) Tweet : gazouillis.


 

     La finalité des repères bibliographiques et autres repères

Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que la présence des mentions bibliographiques et autres qui figurent, lorsque cela est nécessaire, au bas des articles publiés sur ce blog, procèdent du respect des formes, comme de la considération témoignée aux auteurs, vivants ou non, contemporains ou pas qui m’ont inspirée lors du traitement des thèmes que je propose sur ce blog.   
Cependant, il serait regrettable de les borner aux bons usages et à l’éthique.     
En effet, ces repères sont à mon sens une nourriture au moins aussi importante que les hors-d’œuvres thématiques que j’ai le plaisir de vous proposer régulièrement.       
En tant que tels, ils vous annoncent l’existence, en librairies notamment, de plats de résistance roboratifs destinés à alimenter vos réflexions et désirs d’en connaître davantage sur les sujets abordés ici, afin que vous vous forgiez vos propres avis.     
Soyez donc affamés, gourmands et gourmets !


  • Repères bibliographiques

Les mots étant le thème de cet article, je préfère cette fois diriger – sans autre repère – votre appétit de mots et de savoirs vers les endroits prévus pour qu’ils s’y épanouissent sans restriction : les libraires, les bibliothèques, les (bonnes) émissions de radio, les théâtres, etc.

Plongez dans les forces vives des territoires de langues évoqués dans cet article, que les auteurs vous dévoileront avec talent, généreusement.

N’oubliez pas alors que le plaisir d’un bon repas est démultiplié s’il est partagé !
N’hésitez donc pas à fréquenter ces chapelles de mots, d’imaginaires et de pensées en bonne et amicale compagnie.

En d’autres termes : n’hésitez pas à vous (en) parler (vraiment) !

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