Skip to content

De la problématique EMPATHIE à la prodigieuse COMPASSION

 

La distinction fondamentale entre l’empathie – qui peut brûler jusqu’au burn outet la compassion – qui aide et soulage efficacement les personnes en souffrance –  est fréquemment abordée lors de mes consultations.        
Il n’est peut-être pas inutile de faire un point sur ces sujets, qui sont au cœur de l’exercice de la pleine conscience,
en les étayant scientifiquement.   

 

1- L’empathie, ou le danger de se voir en regardant l’autre dans son miroir…

 

L’empathie est le miroir que nous tendons vers celui qui souffre. S’y reflètent alors ses émotions, que nous considérons, comprenons et ressentons comme si elles étaient nôtres.

L’empathie est donc un mécanisme par lequel nous sommes capables d’entrer en résonance avec l’état de quelqu’un d’autre, dans la mesure où, par le jeu de miroir évoqué, nous amenons à nous les émotions de l’autre.

De ce fait, sans que cela soit très conscient, l’empathie est orientée vers soi.

Sur ce mode, si votre travail vous amène à entrer en résonance affective avec les souffrances d’autrui jour après jour, l’impact cumulé des émotions négatives débouchera à la longue sur l’épuisement émotionnel et le burn out ; ce qui est confirmé par nombre d’études, dont l’une récemment menée aux États-Unis qui révèle que 60% du personnel soignant souffre ou a souffert du burn out et qu’un tiers de ce ratio en est affecté au point de devoir interrompre ses activités.

 

Permettez-moi un instant de totale franchise sur ce sujet, sans laquelle cet article (comme les autres, d’ailleurs) n’aurait aucun sens.      

Prenant le risque de déplaire aux tenants de dogmes professionnels qui sont à mon avis autant dépassés que dangereux, je m’insurge contre le conseil qui est donné aux médecins, infirmiers et thérapeutes qui souhaitent remédier à cet état de fait.

En effet, le dogme qui leur est asséné, censé leur permettre de se protéger émotionnellement, est, en quelque sorte, de  regarder le problème par le petit bout de la lorgnette (n’est-ce pas déjà une curieuse façon de se détourner d’un miroir ?) et de « prendre leurs distances » par rapport à leurs patients.

Traduction : « Pratiquez l’évitement émotionnel intégral ! »   

Cette mesure, une parmi tout un arsenal procédant de « gestes barrières psychologiques », aboutit au parti pris de la froideur. 

C’est à l’évidence une ineptie, car si les patients consultent des médecins et des thérapeutes, ils le font en confiance, pour se libérer de leurs souffrances.  Or, si leurs thérapeutes se montrent “distants” envers eux, ils ressentent alors cruellement ces fameuses « distances » et en souffrent, souvent sans le dire.     

De plus, la froideur, qui n’est pas le meilleur vecteur conduisant au dialogue, crée en eux des nœuds énergétiques et des blocages supplémentaires, lesquels aggravent leur état, ad libitum ; ce qui prolonge leurs thérapies (souvent multiples…) de manière exponentielle.

Mieux vaut, je crois, dans l’intérêt de tous, prendre le parti de l’implication rationnelle qu’offre la compassion, laquelle protège contre l’exposition irraisonnée à la douleur de l’autre, sans l’éviter pour autant, mais en la considérant avec une intense bienveillance dans le but de la soulager et de la soigner.    

En effet, les meilleurs soignants, ou les meilleurs êtres qui nous viennent en aide, sont avant tout ceux qui se soucient de nous sans « s’émouvoir de se sentir émus et émouvants » et qui agissent de toutes leurs forces et de tout leur dévouement afin d’aboutir à notre soulagement.

Comprenez bien ceci :

Trois affects sont indissociablement liés – l’altruisme, l’empathie, la compassion – ce dernier affect relevant du désir de remédier à la douleur de l’autre en en combattant les causes.

Ainsi, lorsque l’altruisme passe à travers le prisme de l’empathie, il peut devenir compassion.
En revanche, l’empathie seule, sans altruisme ni sans compassion ressemblerait à une pompe électrique qui tournerait sans huile : elle finirait par brûler – ce qui est l’exacte définition du burn out.

Cela, les expériences menées par Tania Singer (1) et Matthieu Ricard (2) l’ont scientifiquement démontré.

Si l’empathie peut mener à ce que l’on nomme « la détresse empathique » conduisant au burn out, l’altruisme et la compassion, bien au contraire, régénèrent notre aptitude à prendre soin de notre prochain avec sérénité, bienveillance et courage.

Ainsi, notre compassion transforme notre empathie pour la douleur d’autrui en volonté d’agir pour la soulager concrètement.

Très radical sur ce point, le psychologue canadien Paul Bloom se dit « against empathy » (contre l’empathie) et, très cohérent également, a tiré un ouvrage de cette aversion, dont il s’explique.

Tout d’abord, Bloom considère que l’empathie fait plus de mal que de bien, car elle nous focalise sur les souffrances réelles ou fantasmées d’un individu, en nous laissant indifférents à tous les autres, voire même en prenant en hostilité tous les autres.

Selon son analyse, que je partage, la seule empathie nous rendrait souvent partiaux et faciles à manipuler, et, contre toute attente, faciliterait certaines formes de cruauté sous couvert de bienveillance.

Bloom illustre cette thèse en prenant des exemples d’atrocités commises grâce au levier de l’empathie, levier actionné perversement par des manipulateurs afin de la transformer en arme.

Ainsi, dans les années 30 en Allemagne, certains ont justifié les pires persécutions contre les Juifs au prétexte fallacieux que ceux-ci agressaient sexuellement les enfants aryens, qu’il convenait donc de défendre.

Plus proches de nous, à grand renfort de posts et de tweets évidemment pleins d’empathie, les réseaux sociaux condamnent tous les jours certaines personnes à la mort sociale, quant ce n’est pas à la mort physique qui en découle souvent, hélas, en s’érigeant en défenseurs de victimes réelles ou non, puis en cohortes de procureurs anonymes.

Mais revenons aux expériences de Tania Singer et de Matthieu Ricard, qui accréditent scientifiquement la thèse de Bloom.

Pendant de nombreuses années, et au cours d’études précédant lesdites expériences, Tania Singer avait signalé que seules deux aires du cerveau, l’insula antérieure et le cortex cingulaire, étaient fortement activées lorsqu’un individu était confronté au spectacle d’une personne en train de souffrir, ce qui générait chez la personne observatrice  des émotions essentiellement négatives, génératrices de larmes et d’abattement profond.

Cela paraît assez normal : par simple empathie, la personne qui était soumise au spectacle de la douleur de l’autre ressentait sincèrement cette douleur. Cependant, elle en ressortait, à la longue, épuisée et inefficace.

                                                            *

(1) Tania Singer a dirigé le Département de neurosciences sociales de l’Institut de développement cognitif et humain de Max Planck à Leipzig, entre 2010 et 2018. Elle est actuellement responsable scientifique du laboratoire de neurosciences sociales de la société Max Planck de Berlin. Elle est à l’origine d’une méditation longitudinale à grande échelle d’une durée de neuf mois, basée sur la construction mentale. Ses recherches portent la sociabilité humaine, l’empathie et la compassion.
Elle est l’auteur de plus de 150 articles scientifiques et a publié deux ouvrages avec Matthieu Ricard, Caring Economics (2015) (Picador Editions) et Power and Care (2019) (The MIT Press Editions).

(2) Matthieu Ricard est Docteur en génétique et moine bouddhiste tibétain. Il réside principalement au monastère de Shechen au Népal et, en tant que traducteur du tibétain en anglais et en français, est depuis 1989 l’interprète en français du Dalaï-Lama.
En 2000, il a fondé l’association humanitaire Karuna-Schechen et fait depuis lors partie du Mind and Life Institute, association qui facilite les rencontres entre la science et le bouddhisme.

                                                             *

2 –  Transcender l’empathie première, telle est l’expérience de la compassion, dynamique efficace et concrète au service du soulagement de l’autre.

 

L’acte positif fait avec amour et compassion
Est générosité parce qu’il est pour le bien des êtres,

Discipline parce qu’il est dépourvu de désir égoïste,
Patience parce qu’il fait inlassablement le bien d’autrui,
Diligence parce qu’il est exécuté dans l’enthousiasme,
Concentration parce qu’il est focalisé sur le bien des êtres ;
Et Connaissance s’il est libre d’attachement à l’existence réelle des choses :
Un tel acte n’est jamais dissocié des vertus transcendantes.

JIGME LINGPA – 1729-1798 – Padmakara Éditions.

Au cours de ses expériences, Tania Singer démontra que la compassion générait des « réactions positives », contrairement à la seule l’empathie.

En l’occurrence, « les réactions positives » étaient appelées ainsi, car elles dépassaient le stade des larmes et de l’abattement, et généraient le désir de mettre en œuvre le soulagement concret de la souffrance d’autrui.

Ces réactions positives pouvaient être observées sur le réseau cérébral du sujet compatissant : chez lui, alors que les zones liées aux émotions négatives de la détresse étaient inactives, les zones liées à la compassion – celles des aires du cortex orbitofrontal médian, du striatum ventral, de l’aire tegmentale ventrale, du noyau du tronc cérébral, du noyau accumbens, de l’insula médiane, du pallidum et du putamen – étaient activées.

Il faut souligner qu’il s’agit des aires du cerveau associées à l’amour (notamment  maternel) ainsi qu’aux sentiments d’affiliation et de gratification.

 

S’agissant des « réactions positives » mentionnées, les personnes faisant partie de ces expériences, pratiquèrent des méditations dites de compassion.

Il faut souligner qu’à l’issue d’une semaine de méditations orientées vers l’altruisme et la compassion, les sujets percevaient de manière davantage positive et bienveillante les extraits de vidéos qui leur étaient présentés, montrant des personnes en souffrance.

« Positive » ne signifie évidemment pas ici que la souffrance observée par les participants à l’expérience était considérée par eux comme acceptable.  

En revanche, lorsque ces mêmes participants consacraient une semaine à cultiver uniquement l’empathie, ils ne pouvaient contrôler ni leurs émotions ni leurs larmes.

L’analyse complète des données de l’étude de Tania Singer confirma que les émotions liées à l’altruisme et à la compassion n’engendrent ni fatigue ni usure, mais aident au contraire à surmonter et à réparer les blessures que peuvent générer l’empathie éprouvée à haute dose.
Elles peuvent ainsi servir d’antidote à l’épuisement émotionnel.

 

 °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

La compassion est donc bien une transmutation de l’empathie par l’action, laquelle permet à la personne compatissante d’œuvrer concrètement, matériellement et (ou) spirituellement, au soulagement de la souffrance d’autrui.

 °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°     

 

3- Éprouver de la compassion pour soi pour l’étendre à d’autres.

Avant de vouloir prendre soin d’autrui, il faut d’abord être capable de s’aimer soi-même. L’amour de soi ne s’appuie pas sur un sentiment de dette personnelle dont nous serions redevables envers nous-mêmes, mais simplement sur le fait que, par nature, nous aspirons tous à être heureux et à ne pas souffrir. Ce n’est qu’après avoir accepté cette bienveillance à l’égard de soi qu’il est possible de l’étendre à tous les autres

Sa Sainteté le Dalaï-Lama – Extrait résumé et adapté de Les Voies spirituelles du bonheur Editions du Seuil – Points SagesseFOURTEENTH DALAI LAMA, TENZIN GYATSO (B. 1936)

 

 

N’oubliez jamais que le mot compassion vient du latin cum patire, qui veut dire « porter avec » et par extension (se) « com-porter ».

Il est indispensable en effet de commencer par « se porter » soi-même, autrement dit par bien se « comporter » avec soi (d’ailleurs ne dit-on pas : « Je me porte bien » ?), voire par se « supporter », avant de manifester de la compassion pour autrui.

La Méditothérapie apprend à développer la compassion en soi et pour soi, avant d’exprimer ce sentiment altruiste aux autres.

 

 

                           

 

 

                                                            *
                                                        ******
                                                             *

 


        

         La finalité des repères bibliographiques et autres repères

Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que la présence des mentions bibliographiques et autres qui figurent, lorsque cela est nécessaire, au bas des articles publiés sur ce blog, procèdent du respect des formes, comme de la considération témoignée aux auteurs, vivants ou non, contemporains ou pas qui m’ont inspirée lors du traitement des thèmes que je propose sur ce blog.   
Cependant, il serait regrettable de les borner aux bons usages et à l’éthique.     

 

En effet, ces repères sont à mon sens une nourriture au moins aussi importante que les hors-d’œuvres thématiques que j’ai le plaisir de vous proposer régulièrement.       
En tant que tels, ils vous annoncent l’existence, en librairies notamment, de plats de résistance roboratifs destinés à alimenter vos réflexions et désirs d’en connaître davantage sur les sujets abordés ici, afin que vous vous forgiez vos propres avis.

Soyez donc affamés, gourmands et gourmets !


 

  • Repères bibliographiques

 

–          Against Empathy – The case for rational compassion
Paul BLOOM – The Bodley Head editions (2016)

–          Caring economicsTania SINGER & Matthieu RICARD – Picador editions (2016)

–          Power and CareTania SINGER & Matthieu RICARD – The MIT Press Editions (2019)