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Le discernement

Qu’est-ce que le discernement ?
est la question qui m’a été posée à six reprises
en moins d’un mois.

 Je pouvais, bien sûr, n’y entendre qu’un lointain signal, en écho au célèbre essai de Jacques Monod, commis en 1970
Le hasard et la nécessité
et en rester là.        

Cependant, le discernement étant un des tenants majeurs de la connaissance de soi et du Monde ainsi qu’un des aboutissants fondamentaux de la méditation de pleine conscience, en tant que qualité et capacité propres à dépasser les dangers des illusions et des apparences trompeuses,
il m’a semblé important de vous proposer une réflexion (qu’il vous reviendra d’approfondir, comme toujours)
en réponse au « signal » émis par cette question posée à six reprises ; en réponse au signal, au signe, à l’écho, au hasard, à la nécessité, à la synchronicité…

 

1- Le discernement à l’épreuve de la « religion du zéro ».

 

Il est assez naturel, au fond, que la question du discernement se pose avec une acuité particulière aujourd’hui.

Il n’échappe à personne en effet que notre époque est saturée de « ressentis ».

À ce sujet, j’aimerais vraiment que l’on m’explique un jour pourquoi l’on préfère désormais utiliser à tire-larigot un pauvre participe passé, celui du verbe ressentir, aux nuances offertes par les mots sentiment, sensation, perception, etc.

Notons au passage que l’emploi irréfléchi du mot « ressenti » est donc un renoncement à la pleine expression nuancée de ce que l’on ressent.)

Dans ces « ressentis » en tout genre entre une part croissante et déraisonnable d’« émotions », desquelles il ressort fréquemment que rien, absolument plus rien ne doit venir égratigner, que dis-je, érafler nos convictions et nos sensibilités, autrement dit nos vies – ce qui est rigoureusement impossible, fort heureusement d’ailleurs, car il serait très dangereux de prétendre s’abstraire du Monde afin de ne pas être contrariés, et de vivre constamment en isolement sensoriel, sur le mode « Chacun pour soi dans son caisson d’isolation et illusions pour tous ! » 

 

 

 

 

Ce mode d’être, ou plutôt de ne pas être, nous est suggéré et parfois imposé,  tous les jours et sur tous les tons : nous devons tout faire et surtout ce qui est impossible à l’être humain, incarné dans la matière et vivant en société, pour atteindre le zéro.

Zéro carbone, zéro émission de gaz à effets de serre, zéro déchets, zéro virus en général et donc zéro covid et zéro grippe en particulier, zéro microbes et zéro bactéries (cela ne devrait pas tarder).   
Zéro risques, même raisonnables.  

Zéro erreurs, zéro échecs, y compris ceux qui permettent de progresser.        
Zéro morts, à moins qu’on ne cache leur réalité « aux familles », mais que l’on en égrène publiquement le nombre, grandissant, abstrait, fantomatique et apeurant.

Zéro-tout-un-tas-de-choses.

Or,  l’Homme confronté au dogme du « zéro trucs » se fige, puis s’atrophie, puis disparaît.

 

La démultiplication exponentielle de tous ces zéros, qui relève le plus souvent de « modélisations » diverses, mathématiques ou conceptuelles, autrement dit d’abstractions, certes brillantes intellectuellement, mais inapplicables en tant que telles au « terrain » de la vraie vie et des vrais gens, est désormais considérée comme un idéal indépassable.

Curieusement la démultiplication des « zéro trucs » aboutit ici à une soustraction : elle nous soustrait en effet à toute réflexion et initiative personnelles, et donc à nous-mêmes.

Autrement exprimé : sur le papier, ça passe comme une lettre à la poste, dans la vraie vie ça casse comme un carré de deux mètres de côté que l’on voudrait faire entrer dans un rond de trente centimètres de diamètre.

Et cela casse à tous les coups, bien entendu, si ce n’est que la seule chose qui est épargnée par cette casse est, précisément… le zéro !             
Car il n’échappe non plus à personne que cette quête du Graal-Zéro est menée en aveugle et en parallèle au développement d’une violence de plus en plus « gratuite », comme l’on dit ;  « gratuite », comme on le dit de quelque chose que l’on ne paie pas (qui « vaut zéro ») mais dont on profite (lorsque deux personnes en pleine force de l’âge cognent sur une personne âgée et isolée, elles ne « paient pas » de leurs personnes car elles ne risquent aucune riposte directe en retour), comme on le dit d’un acte commis sans fondement, sans raison (à l’inverse du fondement de la légitime défense, par exemple).

Sans discernement !

Sans discernement, à ne pas  considérer lucidement le Monde dans lequel nous sommes, on ne le voit plus tel qu’il est.
On ne peut donc plus raisonner à son sujet.   
On ne peut plus argumenter quoi que ce soit à son sujet pour en améliorer certains effets ; ce qui revient à dire qu’on ne le comprend plus, qu’on ne distingue plus ce qui constitue sa réalité, que l’on peut donc confondre la réalité du Monde avec la virtualité d’un Monde illusoire, et que l’on ne discerne plus rien de ce qu’il convient de mettre en œuvre pour vivre au mieux dans la réalité du Monde, sans nuire à notre réalité ni à la réalité d’autrui.    

Il est vrai que le discernement « dans la vie de tous les jours » requiert un effort et la mise en œuvre de plusieurs paramètres, parmi lesquels la sémiologie, la sémantique, la langue, le langage, l’Histoire, la Culture, l’identification des intentions et des causes, la conscientisation…

Il nécessite surtout de s’affranchir des sophismes, du simplisme, des affirmations infondée, du dogmatisme et de la doxa.

 

2- Le discernement au sein des spiritualités ou la lutte spirituelle contre les illusions

 

Vous le savez sans doute déjà.

Tout ou presque est affaire de choix dans l’existence.          
Or pour bien choisir, il faut bien y voir.

Il faut dissiper ce qui s’interpose entre soi et ce qui doit être considéré et vu sous tous ses aspects, à savoir les brumes, l’obscurité, les éléments perturbateurs et dissipateurs comme les « voix intérieures » qui nous induisent en erreur.    

Pour discerner, il faut demeurer concentré sur ce qui doit être considéré sans complaisance. Cet exercice de concentration peut s’avérer délicat, lorsque l’objet de l’observation est soi.

Discerner revient à distinguer, coûte que coûte.
Le vrai du faux, le réel du virtuel, le bien du mal, l’obscurité de la lumière.

Il apparaît que discerner, lorsqu’on est confronté à l’impérieuse nécessité de le faire, n’est pas une mince affaire.
Par le biais de la confusion, de l’influence du mental (surtout lorsqu’il a pris l’ascendant sur nos vies, et qu’il est déréglé), des illusions « plus vraies que nature », discerner ce qui nous maintient dans notre voie – que l’on peut souhaiter saine et droite – ou ce qui nous en éloigne parfois dramatiquement, n’est pas toujours aisé.  

 

 

                    Victor ORCEL (1795-1850), Le bien et le mal
                      – Huile sur toile, 1832 – MBA de Lyon.

 

–          Le discernement dans la spiritualité chrétienne

 

L’exercice central de la spiritualité chrétienne est parfaitement décrit par Ignace de Loyola  dans  ses “Exercices spirituels”.

Il fait état du « discernement des esprits » – discretio spirituum en latin ou  διακρισεις πνευματων (diakriseis pneumaton) en grec ancien – en ces termes :

J’ai présupposé qu’il y a en moi trois sortes de pensées : celles qui me sont propres et jaillissent de ma seule liberté et volonté, tandis que les deux autres viennent de l’extérieur : l’une du bon esprit, l’autre du mauvais esprit.  — Ignace de Loyola, Exercices spirituels.

Ignace de Loyola, discerne donc deux signes : ceux qui sont adressés par les mauvais esprits qui agissent sur l’imagination et les sens, et ceux qui émanent du bon esprit, qui agit sur la raison et la conscience.

Ce discernement s’étend à l’examen de la fin recherchée par ces esprits :  le mal s’efforce d’exciter la concupiscence, le bien d’intensifier l’amour de Dieu.         
Sans cause ni sentiments préalables, c’est-à-dire soudainement, Dieu seul en vertu de sa domination souveraine, peut inonder l’âme de lumière et de joie.           
Mais s’il y a eu une cause préalable, le bon ou le mauvais ange peut être l’auteur de la consolation.    
Comme « le bon ange » a pour objet le bien-être de l’âme et « le mauvais ange » ses défauts ou son malheur, il convient, selon Ignace de Loyola, d’observer si, dans la marche de nos pensées, tout tend au bien. Si tel est le cas, il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
À l’inverse, si nous percevons une déviation quelconque vers le mal ou même une légère agitation mentale désagréable, il y a lieu de craindre de ne plus être sur la voie droite..

Selon ce schéma, toujours selon Ignace de Loyola, mais en ce qui concerne cette fois les thérapeutes et les médecins, le praticien doit discerner dans sa propre vie ce qui le conduit à plus d’amour, plus de dévotion et plus de service aux personnes, et ce qui l’en éloigne.

De manière générale, s’agissant de la capacité de distinguer les visions reçues de Dieu de celles envoyées par Satan, c’est-à-dire de la lutte contre les illusions, les auteurs chrétiens considèrent que le croyant se voit octroyer un surplus de connaissance, un don, que ses semblables profanes n’ont pas.

En découlent deux préoccupations majeures :

  • Comment s’assurer, lorsque ce don se manifeste, qu’il ne s’agit pas d’une illusion — le fruit de tromperies démoniaques ou de fantasmes humains ?

  • Ce don et cette connaissance donnent-ils accès à la vérité dissimulée derrière le voile du monde matériel ?

Le discernement, selon la doctrine de ces théoriciens et théologiens, départage toute inspiration surnaturelle de la méprise, en ce qu’il tranche là où aucun instrument profane n’est en mesure de le faire.

Pour cette raisonn, on a parfois défini le discernement comme étant, en grec ancien, le charisma dioratikon, ou  « charisme de clairvoyance » ou encore et toujours en grec ancien anablepsis  ou  « vue d’en haut ».     
 
Ainsi, la capacité à discerner la bonne inspiration parmi les différents mouvements de l’Esprit s’identifie-t-il à un don de perspicacité d’origine divine.


–          « Le noble sentier octuple » de Bouddha


 

 

Le discernement occupe une place prépondérante dans le bouddhisme.

Bien que selon un mode d’expression très différent de celui qui fut adopté par les Pères de la spiritualité chrétienne, le constat du bouddhisme est le même : pour les bouddhistes, le manque de discernement procède d’une confusion du mental qui nous fait considérer à tort le mot, l’image, l’émotion et la pulsion (autant d’illusions à combattre) comme étant notre réalité.

De même, les bouddhistes considèrent que notre part d’ombre, ou « le mal » dans la spiritualité chrétienne, doit être considérée pour ce qu’elle est :  faisant partie intégrante de la nature humaine et du Monde.

Ainsi, discerner consiste pour un bouddhiste à intégrer toutes les facettes de ce qui nous entoure, ombres comprises et sans en oublier une seule, afin d’aboutir à :

 

  1. La juste vue,
  2. La juste pensée,
  3. La juste parole,
  4. La juste action,
  5. Le juste moyen d’existence,
  6. Le juste effort,
  7. La juste attention,
  8. La juste concentration.

 

C’est ce que le Bouddha nommait « le noble sentier octuple ».

 

                                                            °

En tout état de cause, discerner revient à résister aux illusions qui nous empêchent de nous réaliser dans un monde réel et selon notre propre réalité.          
Autrement dit, le discernement permet « de se rejoindre » et de s’unifier, afin de prendre sa place pleine et entière, quelle qu’elle soit, au sein de la communauté humaine.

La Méditothérapie est un tremplin qui permet aux patients de prendre leur envol en direction de leur juste place.

 

 

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                                                             *

 

 


     

 

            La finalité des repères bibliographiques et autres repères

Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que la présence des mentions bibliographiques et autres qui figurent, lorsque cela est nécessaire, au bas des articles publiés sur ce blog, procèdent du respect des formes, comme de la considération témoignée aux auteurs, vivants ou non, contemporains ou pas qui m’ont inspirée lors du traitement des thèmes que je propose sur ce blog.   
Cependant, il serait regrettable de les borner aux bons usages et à l’éthique.     

En effet, ces repères sont à mon sens une nourriture au moins aussi importante que les hors-d’œuvres thématiques que j’ai le plaisir de vous proposer régulièrement.       
En tant que tels, ils vous annoncent l’existence, en librairies notamment, de plats de résistance roboratifs destinés à alimenter vos réflexions et désirs d’en connaître davantage sur les sujets abordés ici, afin que vous vous forgiez vos propres avis.     
Soyez donc affamés, gourmands et gourmets !

 


                                      Repères bibliographiques

 

–          Fabrizio VECOLILo spirito soffia nel deserto. Carismi, discernimento e autorità nel monachesimo egiziano antico
(L’esprit souffle sur le désert. Charisme, discernement et autorité dans le monachisme égyptien antique) – Morcelliana Editrice (Brescia – Italia)   (2006)

–          Fabrizio VECOLI –  Communautés religieuses dans l’Égypte du IVe siècle : Manichéens et cénobites in Historia Religionum, 3, p. 23-46 – Fabrizio Serra Editore (Pise – Rome)  (2011)

–       Gaëtan GIRARDDiscernement ignacien dans l’accompagnement spirituel

Mémoire présenté en juin 1997 à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval (Ville de Québec – Québec,  Canada)  pour l’obtention du grade de maître ès arts (M.A.) à la  Faculté de théologie de l’Université Laval.